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« Il va de soi qu’avec le temps nous cesserons de considérer nos antennes comme des parties honteuses. Nous irons dans la direction diamétralement opposée. La nudité totale sera de mise. Pourquoi ? Parce que nous aurons maîtrisé la photosynthèse. Nous utilisons déjà des panneaux photovoltaïques pour produire notre électricité domestique, et il suffira de les coupler à un transcripteur nano, d’établir un lien avec le cycle ATP et d’imiter les plantes : nous mettre nus pour nous imbiber de soleil. Nous trouverons les lieux tels que celui-ci obscurs et angoissants. S’abriter sous un toit ? Se priver de clarté ? Quelle perversité ! Après la photosynthèse, les paris sont ouverts. Tous les graphiques grimpent à la verticale.

— Je me demande si je ne contribue pas à l’avènement d’une société qui ne m’emballe guère, déclare Leyla. J’ai grandi en milieu fermé, car Demre est une ville sous cloche. Il n’y a là-bas que des serres et des polytunnels en plastique, un kilomètre après l’autre. Ils se prolongent jusqu’au bord de la route, uniquement séparés par des maisons et des mosquées. Le terrain a bien trop de valeur pour être gaspillé et c’est dans le sens de la hauteur que les humains s’installent. Un étage est ajouté à chaque mariage. Certaines des plus vieilles maisons de Demre font penser à des gratte-ciel modèle réduit. Quand les Américains parlaient d’aller sur Mars et d’y pratiquer des cultures, je me disais que leur base ressemblerait à Demre. Nous sommes des experts pour faire entrer la lumière et rejeter le moins d’air possible. Ce projet aurait pu réussir, s’ils nous avaient engagés comme conseillers techniques. Nous aspirons le CO2 des hôtels du littoral et les plants de tomates montent jusqu’aux toits. On trouve là-bas de véritables jungles de poivrons et d’aubergines. Ceux qui supportent mal le CO2 ne peuvent pas travailler. Il y a eu aussi le cas de ce gosse allergique aux tomates dont le visage enflait comme s’il allait exploser dès qu’il s’en rapprochait. J’ai toujours dans les narines l’odeur des tomates et des engrais. Nous les produisions à partir des eaux usées des hôtels. Un assimilateur en tirait du méthane, une énergie qui permettait de purifier le reste. Mon père n’était pas cultivateur mais spécialiste des systèmes d’irrigation par goutte-à-goutte. C’est tout ce qu’on pouvait entendre, dans ces tunnels : goutte à goutte à goutte, avec les chuintements des brumisateurs. Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Parce que la plupart des gens se demandent comment on peut vivre dans un endroit pareil, sans aucun espace dégagé entre le plastique qui couvre tout ce qui existe. Mais vous savez une chose ? J’aimais ça. J’étais tellement heureuse, quand j’étais gosse. Et je présume que je veux en venir au fait qu’on s’habitue à tout. Que les gens s’adaptent. »

Topaloglu Antiquités est un cagibi où le cuivre abonde : fleurons de vieilles mosquées et lampes de sanctuaires, encensoirs grecs et textes hébraïques encadrés, contrefaçons d’icônes et illustrations de la Conférence des oiseaux, ainsi que des Corans miniatures – toute une vitrine, des rangées superposées qui brillent sous la lumière. Topaloglu est un individu rondelet entre deux âges caractérisé par des dents saillantes et une calvitie masculine. Il porte un cardigan, malgré la chaleur du Grand Bazar, et sa boutique sent le produit utilisé pour lustrer le métal.

« Les Corans miniatures vous intéressent ?

— J’en cherche un bien particulier, répond Leyla. C’est un objet de famille.

— Les vendeurs de Corans miniatures ne manquent pas, à Istanbul », déclare Topaloglu.

Et Leyla décide d’aller droit au but.

« Turgut Bey, de la Brocante Hazine, a dû vous vendre celui que je cherche. »

Topaloglu lorgne avec suspicion Aso qui s’intéresse aux lanternes.

« Nous ne sommes pas des policiers.

— Vous en avez l’allure. »

Leurs costumes en sont la cause.

« Je suis dans le marketing et la personne qui m’accompagne est un scientifique. Nous cherchons un objet de famille égaré, un Coran miniature. Vous avez dû le remarquer car il a été divisé en deux.

— C’est l’autre partie de cet objet. » Aso a la moitié Ceylan-Besarani du Coran dans sa paume. Topaloglu met des lunettes et l’examine.

« Oh oui, je le reconnais ! Il faisait effectivement partie d’un lot provenant de chez Hazine. Ils me réservent tout ce qui est religieux.

— Vous l’avez donc ?

— Ah non, je l’ai revendu ! »

Les miroitements du cuivre illuminé tournoient autour de Leyla comme un manège d’étoiles. Elle a mal au cœur, une boule au creux de l’estomac.

« Je l’ai vendu lundi dernier, avec tous mes surplus. Je peux vous dire à qui, notez bien. Je vais vous le coucher par écrit, car je n’aime pas les échanges par poignées de mains. » Il sort un stylo-bille et une carte de visite. « Tenez. »

Leyla lit l’adresse, puis la relit pour s’assurer qu’elle ne s’est pas trompée. Non, il n’y a pas d’erreur. Un véritable voyage est circulaire, comme une giration de derviche. Dieu est bon, Dieu est effectivement très bon.

Un choucas solitaire, tête noire et œil brillant, arpente en se pavanant la balustrade du salon du premier étage de la villa Kortanpasa pour observer les délégués du groupe de Cadiköy qui attendent leur tour pour se servir du café. Georgios Ferentinou l’étudié avec plaisir, car il a toujours aimé les corvidés. Ce sont des créatures raffinées et réfléchies.

« Un oiseau proche de l’homme, commente Emrah Beskardes qui se tient derrière lui.

— J’admire leur intelligence, précise Georgios.

— C’est la raison pour laquelle j’ai situé mon exposé sur les réseaux restreints au cœur de leur système social. Savez-vous qu’ils pleurent leurs morts ? Et qu’ils ont des tribunaux ? Ils identifient ceux qui transgressent leurs règles, forment un groupe – un jury – isolé et les punissent. Vous y avez probablement assisté sans seulement le savoir, des corvidés qui s’abattent sur un de leurs congénères. Ils s’en prennent aux plumes de la queue et aux sicots. On voit parfois des freux ou des pies se déplacer sur le sol en essayant de voleter. Ils ont été mutilés parce qu’ils avaient enfreint la loi du groupe. J’ai vu des enfants tenter d’aider ce qu’ils croyaient être un pauvre oiseau invalide, et provoquer un véritable tollé des membres du tribunal des corbeaux, qui peuvent aller jusqu’à les assaillir. Ces salopards sont à la fois intelligents et impitoyables. »

Intrigué, Georgios Ferentinou incline la tête. Il reproduit inconsciemment l’attitude du choucas qui rôde à l’extérieur.

« Vous ne semblez guère aimer vos sujets d’étude.

— On n’aime pas les corbeaux, on les admire. Ils exploitent notre propension à semer le chaos. Vous pouvez oublier les ours blancs et autres thons dont le sort est censé nous préoccuper ce mois-ci, car les corvidés nous révèlent ce que nous faisons subir à la planète. Plus nous la dévastons, plus ils aiment ça. De nouveaux comportements se diffusent comme des feux de broussailles, au sein de leur population. Il y a dix ans, les corbeaux japonais ont appris à lâcher les fruits à coque dure aux croisements pour que les roues des voitures se chargent de les ouvrir à leur place. Et ce n’est pas tout. Ils attendaient que le feu passe au rouge pour descendre récupérer leur contenu. À présent, les corbeaux londoniens en font autant. Il n’a fallu que dix années pour que l’information traverse l’Eurasie. Il existe une force évolutive, et elle opère tant sur les corbeaux que sur nous, même si nous ne l’avons pas encore constaté. De nos jours, ces mêmes populations de corbeaux japonais ont des comportements qui n’auraient en toute logique pas dû avoir le temps de se développer. Ils savent compter jusqu’à dix. Ils font des marques dans la boue de leurs perchoirs. Des alignements de points. Maintenant, si ça ne vous fait pas peur, voulez-vous connaître la théorie ? J’avoue qu’elle m’a terrorisé. Ils sont friands des nanos mis au rebut dans l’environnement, ce qui altère leurs capacités cérébrales.