— Que Dieu nous protège », murmure Georgios Ferentinou.
Il vient de prendre conscience en faisant la queue pour se servir du café que l’univers peut se passer de l’espèce humaine, ce qui s’accompagne d’autant de surexcitation intellectuelle que de peur.
« Gardez-les à l’œil, ajoute Beskardes. Car ils nous surveillent. »
Georgios connaît les assemblées de corbeaux. Il a tenu un rôle d’accusé. C’était également le printemps, cette année-là, juste après le congrès de Moscou. Là-bas, Georgios avait dû s’emmitoufler en frissonnant pendant une semaine de conférences et de séminaires sur l’information imparfaite, l’irrationalité rationnelle, la pensée de groupe, le comportement en vase clos, les thèmes à la mode de la pop-économie, des sujets qui donnaient matière à des livres aux titres avec points et sous-titres explicatifs. Il s’était soustrait aux beuveries obligatoires jusqu’à ivresse totale en prétextant une légère grippe. Il n’avait jamais su dans quelle mesure son article traitant de Cartographie mentale et chemins naturels : Géographie psychologique des paysages économiques avait franchi les barrières dressées par les gueules de bois à la vodka dans la salle de conférence mais il en avait retrouvé des citations dans la presse pendant les dix-huit mois suivants, jusqu’à l’apparition d’une nouvelle théorie à la mode. Cependant, il avait vécu une sinistre semaine d’hiver interminable et été extrêmement surpris lorsqu’il avait retrouvé un Istanbul où régnait le printemps à sa sortie des salles en marbre climatisées de l’aéroport Atatürk.
L’air avait un parfum d’amandiers dont les fleurs tendaient un paravent délicat devant les minarets et les dômes de l’ensemble de la mosquée, des tombeaux et de l’hôpital de Süleymaniye, alors que Georgios Ferentinou traversait le parc vers le département d’économie. Un mot dans son casier : Réunion du corps académique à 14 heures. Georgios revoit la salle dans ses moindres détails. La Thermos de café, celle d’eau chaude avec juste à côté le bocal de thé à la pomme. Une assiette de confiseries et de biscuits à l’occidentale. Il y avait également des fleurs au-delà de la fenêtre. Il n’a pas oublié la disposition des sièges. Ogün Saltuk était sur la gauche d’Emine Arin, le vice-président de l’université.
Ils l’interrogèrent sur son voyage à Moscou. Avait-il eu beau temps ? Pas comme ici. Dommage. Les délégués ? Cosmopolites. Bien. La qualité des articles ? Moyenne. Bien. Sa conférence ? L’accueil avait été excellent. Parfait ! Puis le vice-président Arin adressa un regard en coin à Ogün Saltuk et Georgios comprit que tout était terminé.
« Professeur Ferentinou, au cours de ces vingt-cinq dernières années votre contribution au département d’économie ainsi qu’au domaine de l’économie expérimentale…, commença Ogün Saltuk.
— Vous me licenciez, devina Georgios en lui coupant la parole.
— L’université d’Istanbul ne licencie jamais ses honorables enseignants. Cependant, nous devons trouver un financement pour la chaire de Durmus Yilmaz.
— Ce n’est donc pas moi que vous supprimez mais mon poste », déclara Georgios.
Il était en chute libre, le monde était devenu immatériel et il n’avait rien à quoi se raccrocher.
« Ce n’est pas tout à fait juste, rétorqua le vice-président. Le problème du financement se pose dans toutes les facultés. »
Ils étaient six, autour de la table, des individus qu’il connaissait parfaitement. Tous avaient une expression figée et seul Saltuk ne se donnait pas la peine de jouer la comédie de l’embarras.
« Quand cette décision prendra-t-elle effet ?
— À la prochaine rentrée académique, fit Saltuk.
— J’ai droit à six mois de préavis…
— S’il n’en tenait qu’à moi, mais la question est financière. »
Georgios restait assis, les mains mollement posées sur son giron. Toute bravade l’abandonnait, et il put seulement leur répondre : « Je, je ne sais pas quoi faire.
— Professeur Ferentinou, commença Arin qui voulait éviter des débordements incontrôlables.
— Il est évident que je ne retrouverai aucun poste à mon âge. Je ne suis plus un jeune homme. Que vais-je devenir ?
— Professeur Ferentinou, fit mielleusement Ogün Saltuk. Peut-être serait-il possible de vous mettre à la retraite anticipée. Qu’en dites-vous, monsieur le vice-président ? »
Ils ont tout prévu, pensa Georgios. Il s’agit d’un dialogue soigneusement préparé. Leur seul souci, c’est de ne pas s’écarter de la voie qu’ils se sont tracée.
« Mes étudiants de troisième cycle…
— Je prendrai la relève en tant que directeur d’études. Nos domaines sont proches. »
C’est depuis ce jour que Georgios voue à Ogün Saltuk une haine tenace. Il exècre cet homme avec une intensité et une passion toutes helléniques car les années de travaux de sape, de tension larvée, de ressentiment à peine contenu, s’étalent comme des cartes retournées devant lui. Toutes les critiques, protestations, atteintes et mises en doute de ses capacités, de son originalité, de sa loyauté, toutes ces perfidies constituaient les préparatifs de cet ignoble coup bas.
« Reste un léger détail, ajouta Saltuk. Vous avez été autorisé par le gouvernement et le MIT à accéder à des informations politiquement délicates et je crains qu’il ne faille vous retirer vos accréditations.
— Pourquoi ne pas me traiter de traître à la solde de la Grèce et en finir une bonne fois pour toutes, pendant que vous y êtes ? »
Georgios sortit à grands pas de la salle. Il entendait la tension siffler dans ses oreilles comme il suivait les couloirs en bouillant de rage et traversait la cour centrale. Quelque chose comprimait sa poitrine. Espoirs stupides, projets chimériques et vains croissaient et s’effondraient dans son esprit : enseignement à domicile, poste aux États-Unis, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, un livre qui deviendrait un best-seller, une carrière d’économiste vulgarisateur adulé de tous, un prix Nobel. Autant souhaiter obtenir des superpouvoirs, espérer qu’un Dieu miséricordieux se pencherait vers lui du haut de son trône de nuages printaniers. Tout était fini. Le vent soufflait vers Georgios Ferentinou le parfum des fleurs d’amandiers.
Puis, quand ce furent des feuilles mortes que le vent emporta, le département d’économie de l’université d’Istanbul annonça la création d’un nouveau poste, la chaire Tansu Penbe Çiller de psychologie économique qui eut pour premier titulaire le professeur Ogün Saltuk.
La tasse de café de Georgios tremble dans la soucoupe, tant la rage est tenace. Sombre et puissante, est la colère des vieillards, car elle a eu le temps de mûrir. Il lui faut réagir. Il en a l’opportunité, il en a les moyens. Non pour se venger mais pour rétablir la vérité. En raison de ce qu’il a déduit, peut-être vainement, peut-être stupidement, peut-être à cause d’idées qui ne peuvent naître que dans l’esprit d’un étranger, d’un exilé dans sa propre cité. Lorsqu’il affrontera Ogün Saltuk, ses motivations seront un désir de justice.
Approvisionnée en café, la file repart vers le salon principal et sa vue sur le morne paysage des citernes de gaz. Ils se sont accordé une pause car la séance préliminaire a été plus longue que prévu et Ogün Saltuk souhaite passer à la suite. Georgios estime que ses maîtres du MIT n’ont pas obtenu ce qu’il leur a vendu. Fatih Dikbas débite des âneries sur le terrorisme macroéconomique en tant qu’instrument géopolitique, en brodant sur la diplomatie russo-européenne en matière de gaz de la première décennie de ce siècle. C’est un orateur ennuyeux au possible, insoutenable. Ogün Saltuk s’agite et jette continuellement des regards à l’horloge. Dikbas s’égare finalement dans un silence inabouti et, après avoir attendu quelques secondes, Ogün Saltuk demande : « Des commentaires ? Aucun ? »