Georgios Ferentinou a le bras posé à plat devant lui, sur le bureau, et il le lève lentement.
« J’aimerais dire quelque chose.
— Il serait grand temps de passer à la suite du programme », rétorque Ogün Saltuk en effectuant un geste de fileuse enroulant la laine sur l’écheveau.
C’est une attitude à la fois puérile et condescendante. Il estime de toute évidence que Ferentinou aura amplement l’opportunité d’exprimer des idées extravagantes lors de la session préparatoire du lendemain.
« Je considère que cette question réclame une action immédiate », rétorque Georgios.
Et toute l’assemblée retient son souffle. Le silence s’éternise. Le choucas est venu les lorgner à la fenêtre de ce balcon.
« J’aimerais prendre connaissance de ce que le professeur Ferentinou souhaite nous dire, intervient Beskardes.
— Moi également, renchérit Selma Özgün. Il ne s’est pas souvent manifesté, jusqu’à présent. »
Hochements de tête approbateurs sur tout le pourtour de la table.
« Alors, c’est entendu, marmonne Saltuk en mordillant sa lèvre inférieure. Faites-nous part de votre opinion, professeur Ferentinou. »
Georgios réunit ses mains et se penche en avant, cherche des visages parmi ses pairs.
« Au début de ces réunions, le professeur Saltuk nous a demandé de lâcher la bride à notre intuition. De voler librement dans un grand ciel bleu où tout est permis. Dans cet esprit, je vous invite à envisager la possibilité d’une attaque terroriste dirigée contre les Balkans, l’Europe centrale et méridionale en utilisant des agents nanotechnologiques diffusés par le système de gazoducs. »
Grondements, marmonnements, redressements sur le pourtour des tables réunies en fer à cheval. Georgios parcourt les lieux du regard. Comme il s’en est douté, le major Oktay Egilmez est absent. Beskardes a écrit cool sur son ardoise magique.
« Je découvre à mon âge que des craintes répandues occupent une place de plus en plus grande dans mon esprit. Celles qui se rapportent à la nanotechnologie relèvent de ce que les médias appellent le scénario de la matière grise, le duplicateur qui réduit toute chose à sa propre matrice. Néanmoins, comme pourront vous le dire tous les biologistes, nous vivons déjà dans un tel monde. La majorité écrasante de la biomasse de cette planète est bactérienne, autrement dit des duplicateurs biologiques. Ce qu’on nous dit au sujet de la révolution nanotechnologique, c’est qu’il s’agit de la convergence du biologique et de l’artificiel.
« Nous sommes l’écume qui se forme à la surface de ce monde bactérien, nous sommes les survivants. Non, ce qui est bien plus intéressant à mes yeux, et sans doute aux yeux d’un groupe qui se veut terroriste, c’est que la nanotechnologie pourrait reprogrammer nos personnalités. Le but suprême à atteindre lors de tout conflit, c’est le cœur et l’esprit. Par le passé, il était plus facile de tuer que de convertir, mais nous sommes dans une période de conflits idéologiques. Nos militaires se servent de la nanotechnologie pour améliorer la concentration, l’agressivité, l’esprit d’équipe, amplifier la perception et – de façon notable – réduire l’empathie. Pilotes, conducteurs qui font de longs trajets, codeurs, artistes et sportifs utilisent quotidiennement de telles techniques et l’image du trader de Levent qui ne pourrait pas débuter sa journée de travail sans sniffer ses nanos n’est plus un cliché. Nous en employons constamment pour améliorer concentration, sociabilité, mémoire, capacités d’apprentissage ou nous donner accès à une information à court terme fiable. Nous pouvons nous offrir des humeurs, des émotions, des personnalités qui nous sont totalement étrangères. Pour une virée d’un soir, des jeunes gens peuvent s’approprier affabilité, érotisme et désinhibition. En période d’examen, nous en administrons à nos enfants sans la moindre arrière-pensée. Ne serait-ce que pour être admis parmi vous, j’ai dû inhaler un agent nano qui a placé un numéro de contact dans ma mémoire à court terme. Ce dans quoi nous nous sommes engagés, c’est une expérience massive, non régulée et improvisée, de reprogrammation personnelle. La véritable fin de la nanotechnologie n’est pas la transformation du monde mais de l’humanité. Il est désormais possible de redéfinir ce que nous sommes. Il ne fait aucun doute que les adolescents ont forgé pour cela un de ces termes dont ils ont le secret, comme le “neuro-hacking”. Mais où je veux en venir, c’est que ce constat n’a pu échapper à ceux qui veulent faire du prosélytisme politique, social ou religieux, les fanatiques qui se sont fixé pour but de conquérir des cœurs et des esprits. La nanotechnologie est l’outil rêvé des missionnaires contemporains. C’est l’Épée du Prophète. J’ai des raisons de croire que nous avons atteint un stade où ce type d’attaque n’est pas simplement possible mais probable.
— Voilà une théorie qui sort incontestablement des sentiers battus, professeur Ferentinou, déclare Devlet Ceber de sa voix lente et grave. Je n’ai pas à vous rappeler que de telles théories doivent être étayées par des preuves.
— J’en suis conscient, professeur Ceber. Des preuves que je ne peux évidemment pas produire. Mais il m’est possible de vous résumer l’enchaînement d’événements qui m’ont conduit à cette conclusion.
« Lundi matin, un tram a fait l’objet d’un attentat suicide dans Necatibey Cadessi. Les médias ont rapidement classé la nouvelle mais le professeur Saltuk a cité cet incident lors de sa présentation de nos séances. L’unique victime est la femme qui s’est sacrifiée. C’est inhabituel. Des essaims de robots de la police sont naturellement arrivés sur les lieux pour évaluer les dégâts, rétablir l’ordre et identifier les victimes. Néanmoins, ils n’étaient pas seuls. J’ai la preuve qu’un autre groupe – très certainement les individus qui ont incité cette malheureuse à se suicider – observait les lieux en utilisant ses propres bots de surveillance.
— Vous devez pouvoir nous en fournir la preuve », insiste Ceber en sa qualité de juriste.
Georgios baisse la tête, pour lui manifester son respect.
« J’invoque le droit des journalistes à assurer l’anonymat de leurs sources. » Et Ceber opine du chef. « Ces machines avaient apparemment pour tâche d’identifier, suivre et surveiller certaines victimes de l’explosion. L’une d’elles est un de mes voisins, un certain Necdet Hasgüler. C’est un jeune homme au passé douteux, un bon à rien privé d’ambitions. Il a été pris en charge par son frère aîné qui s’est installé au rez-de-chaussée de mon immeuble, Ismet, une sorte de juge amateur qui dirige un groupe d’études islamistes. Ce Necdet n’a rien d’un illuminé religieux prédisposé à voir des djinns. »
Beskardes hausse les sourcils. Des murmures circulent autour du fer à cheval de tables. Saltuk s’agite. Il est évident qu’il cherche un prétexte pour réduire Georgios au silence. Le choucas insouciant a disparu.
« Pas seulement des djinns mais aussi le Saint vert, Hizir, ainsi que toutes les créatures de la mythologie religieuse. Dans mon secteur de Beyoglu, dont la population est traditionaliste, c’est plus que suffisant pour faire de vous une célébrité. J’ai naturellement pensé que les visions de ce jeune homme étaient attribuables au stress, au traumatisme subi lors de l’attentat, mais cela n’expliquait pas pourquoi les victimes de cette explosion avaient été placées sous surveillance. Par ailleurs, Selma Özgün m’a appris que ce Necdet Hasgüler n’est pas seul à voir des choses de ce genre, que nous sommes confrontés à une véritable multiplication de visionnaires. Un homme qui découvre son quartier envahi de petites machines, une femme qui devient oracle en s’entretenant avec des péris et autres créatures surnaturelles. Nous savons tous que ces choses sont considérées comme naturelles, à Istanbul, et qu’il se produit quotidiennement des miracles avant l’heure du petit déjeuner, mais tous ces cas sont apparus quelques heures après l’explosion et, notez bien ceci, toutes les personnes concernées vivent dans une zone desservie par cette ligne de tramway. Peut-être s’agit-il d’une simple coïncidence, mais j’en doute. Et ce n’est pas tout…» Georgios boit une gorgée d’eau. Sa voix se fêle, il a la bouche sèche. « J’ai effectué quelques recherches. J’ai trouvé des éléments de preuve qui m’ont permis de remonter la piste des robots jusqu’à un loueur de matériel de Kayisdagi, sur la rive asiatique de la ville. Il se trouve à côté de la station de Kayisdagi, ce poste de compression du gazoduc Nabucco qui va ensuite alimenter l’Europe en gaz en plongeant sous le Bosphore. La dernière pièce du puzzle s’est mise en place la nuit dernière, quand des inconnus ont enlevé ce Necdet Hasgüler à l’instant où il rentrait chez lui. »