Un murmure d’inquiétude se propage et Ceber fait remarquer : « Professeur Ferentinou, vous employez des expressions telles que “la dernière pièce du puzzle”, mais vous ne nous avez présenté qu’une suite d’événements non corroborés et sans liens apparents. Je ne vois pas comment vous pouvez sauter de ces éléments disparates à une théorie selon laquelle l’Union européenne serait menacée par des nanoterroristes.
— J’en suis parfaitement conscient. En ce qui concerne mes preuves, je dois protéger mes sources et je vous demande de me croire sur parole. Mon explication des événements est la suivante. Il existe une organisation terroriste qui, à Istanbul, a élaboré une arme nanotechnologique. Ses membres ont organisé l’attaque contre ce tram à titre expérimental. Ils ont étudié les victimes afin de découvrir si leurs nanoagents sont ou non efficaces. Ils ont pu constater que c’est le cas et ils s’apprêtent à répéter cette opération à plus grande échelle. Ils comptent introduire leurs nanos dans le gazoduc à Kayisdagi, point à partir duquel ils seront emportés dans toute l’Europe.
— Il leur faudrait pour cela avoir des duplicateurs », l’interrompt Yusuf Yilmaz, le vulgarisateur scientifique du Cumhuriyet.
« Oui, c’est incontestable. J’imagine qu’ils pourraient utiliser les hydrocarbures comme matière première. La clé de tout ceci est le mot gaz.
— S’ils gardaient ce Hasgüler sous surveillance, pourquoi auraient-ils brusquement décidé de l’enlever ? » demande Ceber.
Désormais furieux, Saltuk fait rouler son stylo entre ses doigts, gratte une écaille de vernis qui s’est détachée sur le bureau et remue une jambe. Autant de détails qui trahissent ses sentiments.
« Ils ont dû interrompre leur surveillance de M. Hasgüler. Leur robot a été détruit par accident, et ce sont ses morceaux qui m’ont permis de remonter jusqu’à Kayisdagi.
— De nombreux éléments apportent du poids à cette théorie, professeur Saltuk », déclare Ceber. S’il ne se laisse pas facilement convaincre, il garde un esprit ouvert. « Pourquoi n’avez-vous pas contacté la police ?
— J’ai dû réclamer l’assistance du fils de mes voisins, car il dispose de moyens techniques qui me font défaut. Le problème, c’est qu’il n’a que neuf ans et je n’ai pas voulu le mettre en danger. » Les délégués comprennent son autre peur, celle qu’il s’abstient d’exprimer. Il craint de faire l’objet de certaines accusations. « Je crois qu’il existe une autre raison à l’enlèvement de M. Hasgüler. Ces personnes souhaitent sans doute s’assurer de la nature de ses visions, savoir si ce sont des hallucinations aléatoires ou si elles émanent d’une ferveur religieuse sous-jacente.
— Pourriez-vous nous en dire plus sur ce point, professeur Ferentinou ? » demande Ceber, même si tous connaissent déjà la réponse.
« Certainement. Je crois qu’ils se sont fixé pour but de convertir à leur foi une importante partie de la population de l’Europe de l’Est et centrale.
— Balivernes ! crache Ogün Saltuk comme si c’était du flegme. Inepties consternantes. Des duplicateurs dans le gaz, des cellules terroristes, un jihad nanotechnologique ! Ce n’est plus de la spéculation, ce n’est pas avoir l’esprit ouvert, c’est de la science-fiction ! »
L’écrivain solitaire redresse la tête et lance un « Je vous demande pardon ! » auquel le fiel débordant de Saltuk met aussitôt un veto.
« Non non non, je ne peux pas cautionner de telles stupidités ! Je veux que la déclaration du professeur Ferentinou, et toutes les questions et réponses qui en découlent, soient purement et simplement effacées du compte rendu de cette session.
— Pourquoi ? demande Ceber. Premièrement, cette théorie entre tout à fait dans le cadre de nos réunions. Deuxièmement, le professeur Ferentinou nous apporte les preuves d’un crime, l’enlèvement de ce Hasgüler. Troisièmement, s’il y a le moindre fondement dans tout cela, comme il l’affirme, il faut impérativement que la police et les services de sécurité ouvrent immédiatement une enquête.
— Vous nous avez demandé de garder un esprit ouvert et c’est ce que nous nous efforçons de faire, rappelle le journaliste Yusuf Yilmaz. Qu’est-ce qui vous chagrine ? Compte tenu des preuves que le professeur a récoltées, sa théorie est pleine de bon sens. »
Saltuk ne se contente plus de mâchonner sa lèvre, des tics crispent ses joues.
« Quelles preuves ? Un enfant de neuf ans n’est pas un spécialiste crédible. S’il a une pensée qui sort des sentiers battus, c’est de la pure imagination. Nous réclamons un minimum de rigueur intellectuelle, ici. Ce n’est pas un exercice consistant à relier des points numérotés pour voir apparaître un visage. Non non non, je ne peux pas tolérer de telles divagations parce que le professeur a commis l’erreur capitale de fonder un monceau de conclusions sur des sources inadéquates. »
S’il y a effectivement une erreur capitale, Ogün Saltuk, c’est vous qui venez de la commettre, se dit Georgios Ferentinou. Vous venez de vous aliéner votre propre expert. Et à cette première erreur s’en ajoute une seconde, quant à elle fatale. Vous l’ignorez encore mais tous l’ont relevée aussi bien que moi, et elle va me permettre de vous porter le coup de grâce.
« Vous venez de parler de sources inadéquates », déclare Georgios. Ses mains ne tremblent pas, sa voix est posée et claire. « N’auriez-vous pas dû dire “minimales” ?
— Quoi ? »
Saltuk comprend finalement, mais il est trop tard pour y remédier.
« La discontinuité cognitive, la théorie selon laquelle il suffit de disposer d’une bribe d’information pour que l’intelligence puisse – en laissant le champ libre à son intuition – progresser par bonds bien au-delà de ce que permet d’atteindre une analyse méthodique. C’est, si je ne m’abuse, la définition de cette théorie. Une écologie de l’information suffisante, riche et diversifiée, sans données qui écrasent les autres, je crois ? »
Ogün Saltuk en reste sans voix. Il y a discontinuité cognitive. Georgios vient de démontrer que cet homme n’a pas véritablement assimilé sa propre théorie.