« Comment avez-vous intitulé votre étude, professeur Saltuk ? »
Il y a dix ans que Georgios Ferentinou attend cet instant. Bien qu’il soit peu glorieux d’achever un homme déjà à terre, il ira jusqu’au bout, jusqu’à la dernière syllabe. Nul ne sait exercer sa vengeance comme un Grec.
« Un grand bond en avant », répond Saltuk. Et, il faut reconnaître qu’il s’est exprimé d’une voix forte et assurée, même s’il a blêmi.
« Effectivement, et L’ignorance est-elle la clé du bonheur ? », complète Georgios.
Saltuk bafouille que le temps imparti à cette séance est écoulé. Il réclame une autre pause café, pour se ressaisir, mais tous sont conscients de ce qui s’est produit et que le groupe de Cadiköy appartient désormais au passé. De petits rassemblements se sont spontanément formés dans la salle, pour parler de nanotechnologie, pour disséquer le grand bond en avant que vient de réaliser Georgios, débattre de la neurochimie de la foi. Ogün Saltuk va se tenir à l’écart, à la fenêtre, isolé, protégé par une coterie de subalternes du MIT. Pour Georgios, s’attarder serait superflu. Il est sur le point de s’esquiver discrètement quand Emrah Beskardes le rattrape au sommet de l’escalier imitation rococo.
« Vous pensiez pouvoir vous en tirer comme ça ?
— Je n’ai rien à ajouter.
— Je me félicite de constater que les humains sont supérieurs aux corbeaux dans un domaine, celui de l’attaque. »
Georgios rougit. « Non, non, je n’aurais pas dû me comporter ainsi. J’en ai trop dit, je me suis laissé aller. J’ai été cruel.
— Eh bien, sachez que passer ces après-midi surpayés et peu contraignants en votre compagnie a été un véritable plaisir, professeur Ferentinou. Vous m’avez appris énormément de choses. » Beskardes serre la main de Georgios. « Je compte me familiariser avec votre travail.
— C’est de l’économie, une pseudoscience. Mon chauffeur est là. Vous rencontrer m’a ravi, docteur Beskardes. Je ne regarderai plus jamais les corbeaux de la même façon.
— Tenez-les à l’œil, lui lance Beskardes pendant qu’il entame la descente de l’escalier doré. Ils sont vraiment impitoyables. »
« Les djinns m’ont dit que tu as étudié la nanoingénierie », déclare Necdet à Gros Salopard. Ils ont passé deux heures sans échanger une seule parole, depuis que Foulard vert et Chevelu les ont laissés. Voix fortes, volume de la radio monté pour couvrir une dispute, portes qui claquent. Gros Salopard est nerveux et semble frappé de mutisme, pas de questions, pas de réponses. « Ils m’ont également dit qu’un concierge avait de l’emphysème et qu’une femme était enceinte alors qu’elle l’ignorait. Je vais préciser autre chose. Mon frère est un cheikh local. Il ouvre le Coran et tranche les litiges domestiques, des choses de ce genre. Des gens viennent le voir pour solliciter ses conseils. Une employée de la galerie d’art proche de chez nous est venue lui demander si elle était enceinte. Avant qu’elle entre, dans la rue, j’ai vu son karin la tête en bas dans le sol et j’ai pu lui dire ce qu’elle voulait apprendre. Comment je le savais ? Ce ne sont ni des créatures de l’univers de feu ni de Dieu. Je sais simplement ce que les autres ignorent. La connaissance sans la connaissance peut avoir des causes différentes. Des substances chimiques que nous inhalons sans nous en rendre compte. Si ce n’est pas un phénomène électrique. Nous recevons chaque jour des milliers ou des millions de bits d’information que nous avons perdu la capacité d’interpréter, ou que nous filtrons parce qu’ils sont trop nombreux. La connaissance sans la connaissance. Je te vois tenir cette arme, je constate que tes mains sont délicates et ce qui est écrit sur ton tee-shirt ne laisse planer aucun doute. J’en déduis que tu es celui qui a conçu tout ça. » Necdet touche son front avec ses index, les cornes d’Iblis. « De la même façon, je sais que toi et Foulard vert vivez ensemble… J’espère que l’appeler comme ça ne te froisse pas, car je préfère utiliser les noms que j’invente à ceux qu’on veut m’imposer. Vous êtes tous les deux des alévis, c’est évident. Et je sais que si sa sœur s’est portée volontaire pour se faire sauter dans ce tram, c’est parce qu’elle vient de la Vallée des Saints et des Cheikhs dont tu m’as parlé. Elle était là, la nuit de l’attaque de Divrican. Foulard vert se trouvait à l’université, cette nuit-là, avec toi. Tu ne m’as pas dit ce qui est arrivé à ces gens. Qu’a-t-elle vu ? »
Gros Salopard lève les yeux. Il tremble de rage contenue. Necdet sait que ses sentiments le torturent depuis des années.
« Si Dieu était vraiment en toi, le supporterais-tu ? » demande encore Necdet.
Chevelu et Foulard vert regagnent la pièce et leurs places habituelles. Ils ont des expressions tourmentées, ils sont nerveux. Foulard vert serre et desserre les poings, sous les manches de son pull. Necdet voit Connard grincheux s’attarder, s’agiter et faire les cent pas dans la pièce voisine.
« As-tu déjà étudié une carte de notre pays, Necdet ? demande Foulard vert. Il est à l’image du cerveau humain. La Turquie est scindée par l’eau qui sépare deux continents, avec d’un côté l’Europe et de l’autre l’Anatolie. Nous sommes à sept pour cent européens et à quatre-vingt-treize pour cent asiatiques. Thrace consciente, Anatolie inconsciente, préconsciente, subconsciente. Et Istanbul… As-tu déjà vu un neurone, Necdet ? Le prodige, c’est que les synapses ne se touchent pas. Il y a entre eux un espace – c’est indispensable, car autrement la conscience ne pourrait pas exister. Le Bosphore est cette crevasse synaptique. Le potentiel peut la franchir. C’est ce qui rend la conscience possible.
— Je ne comprends absolument rien à tout ça, avoue Necdet. C’est du n’importe quoi. » Dans la pièce voisine Connard grincheux interrompt ses allées et venues. Necdet retient sa respiration. Les pas reprennent. Vous êtes fragiles. Ces gens sont cinglés.
Foulard vert secoue la tête pour exprimer de l’incompréhension.
« C’est approprié, c’est bien. L’Anatolie a toujours été le berceau des civilisations. Les nouvelles consciences y sont nées. On nous a constamment regardés de haut, on a dit que la Turquie était l’homme malade de l’Europe, mais je peux affirmer que c’est l’Europe qui est malade. Nous avons hérité de la sagesse de millénaires de civilisation, d’empire et de religion, mais les Européens ne nous ont jamais écoutés parce qu’ils ont eu leur siècle des Lumières, la Renaissance, le capitalisme, la démocratie et la technologie qui sont les monologues du XXIe siècle. Peut-être comprendront-ils qu’il faut ouvrir un dialogue, que les idées nouvelles peuvent venir de l’Islam, des concepts totalement inédits et révolutionnaires sur ce que représente l’humanité.
— Ils… Tu parles de… pays entiers.
— Ils vivent dans l’ignorance, ils ne peuvent rien imaginer qui sorte du domaine de leur expérience et nous allons les prendre par surprise », déclare Foulard vert qui est toujours à genoux et s’imprime des balancements. Necdet remarque que Gros Salopard ne peut la regarder. Ses doigts sont crispés sur son arme. Le sang lui est monté au visage. Il est terrifiant et dangereux. Ce sont des fous. Ils ont commis des actes insensés. Ils ne sont pas accessibles à la raison. Ils exécuteront leur plan jusqu’au bout. « Penser ainsi est ignorance, ignorance et arrogance. Nous luttons contre l’ignorance. Nous voulons répandre la parfaite connaissance de Dieu. »
Ils vont me tuer. Ils m’exécuteront juste avant de partir en mission. Ils vont me tuer. Connard grincheux s’en chargera. Il est le seul ici qui en est capable. Je vais mourir. Je ne veux pas y penser. Oh Dieu, oh Dieu, faites que ce soit rapide ! Qu’est-ce que je verrai ? Est-ce que je souffrirai ? C’est quoi, la fin de l’existence, être mort ? Oh Dieu, oh Dieu ! Comment les en empêcher ?