« Nous disposons de suffisamment de données pour savoir que cette expérience a été couronnée de succès », déclare Chevelu. Foulard vert garde les yeux clos et articule des mots : « Félicitations, monsieur Hasgüler.
— Tout ce que j’ai fait, c’est prendre un tram différent pour arriver un peu plus tôt à mon travail ! s’emporte Necdet. Qui êtes-vous pour tester vos théories sur la conscience humaine en faisant sauter un tram ? Qui est ta sœur pour m’exploser à la figure et m’asperger des nanos que vous avez conçus et fabriqués ? Qui êtes-vous tous pour décider que j’avais besoin de voir des djinns et un Saint vert, savoir ce que nul homme ne peut et ne devrait connaître ? Mais c’est parfait, Dieu est en moi. Qui êtes-vous pour m’enlever en pleine rue, à la porte de mon domicile, et me balancer à l’arrière d’une camionnette avant de m’amener ici, me garder prisonnier et me débiter vos conneries ? Car c’est des conneries, un ramassis de conneries ! Qui êtes-vous, qui êtes-vous, salopards, pour faire sur moi des expériences et à présent que vous savez ce que vous vouliez apprendre… Nous savons tous ce qu’on fait des rats et des singes de laboratoire, pas vrai ? Au secours ! Au secours ! Oh mon Dieu, aidez-moi ! Quelqu’un ! »
Gros Salopard se précipite et abat la crosse de son fusil d’assaut sur la poitrine de Necdet, ce qui le prive d’air et de parole. Necdet s’effondre, les membres repliés comme les pattes d’une araignée morte, hoquetant pour recouvrer son souffle.
« Sache qu’il n’y a ni désir de vengeance, ni rancœur ni fanatisme religieux dans tout ce que nous faisons, Necdet, déclare Foulard vert. Nous ne sommes pas des membres du PKK, nous ne sommes pas des islamistes. Nous sommes les soldats du génie de Dieu. Tu as les idées confuses et tu es effrayé, mais tu as obtenu une place dans le paradis que nous allons créer. »
Necdet bascule sur le côté. Dans son coin, des univers de connaissance se déversent dans le néant vert de forme humaine qu’est Hizir.
Can regarde Bulle de gaz s’éloigner de la zone de dépose matérialisée en jaune devant l’école puis il se fond dans le tumulte quotidien des cours de l’après-midi qui se manifeste sous forme de hululements, changements de direction inattendus, embardées brutales et jurons silencieux.
Il attend que le véhicule franchisse l’angle de la rue et se retrouve dans Asariye Cadessi. La cour bétonnée grouille de petits enfants au dos lesté par d’énormes cartables. Can s’éloigne du portail et va se mettre à couvert contre le mur. Les yeux sont perçants, à l’école spéciale Yildiz. Les élèves du matin sont partis, ceux de l’après-midi s’alignent sur les échelles de couleurs différentes peintes sur le béton, un enfant par barreau. Can se faufile de plus en plus loin le long du mur jusqu’au moment où il ne voit plus la cour. Un bref instant, il n’y a aucun piéton dans la rue. Can se tourne rapidement et s’éloigne. Il marche d’un pas rapide, sans courir pour autant, pour que personne ne se doute qu’il fait l’école buissonnière. Franchir l’intersection d’Asariye Cadessi est dangereux car des adultes pourraient trouver sa présence suspecte, si près de l’établissement scolaire. Il craint de sentir s’abattre sur son épaule la main d’un professeur revenu de déjeuner. Le flot de véhicules ne s’interrompra donc jamais ? Puis le petit bonhomme vert s’allume et il peut traverser en toute sécurité pour s’engager dans le labyrinthe de soks et de venelles vers le sud de Cihannuma. Les rues étroites sont encombrées par tout ce qui se déplace sur des pieds ou des roues. Des camionnettes chassent les piétons sous les encadrements des portes et les porches, des ados font zigzaguer leurs mobs entre des attroupements de femmes voilées et d’hommes en manches de chemise et cravate. Can emboîte le pas à un groupe d’individus en costume et calque inconsciemment ses pas sur les leurs. Des vieillards attablés dans les çayhanes – ils n’ont plus, à leur âge, d’autre occupation que s’intéresser à la rue – remarquent sa démarche, le saluent de la tête et lui sourient. Can redresse le dos et les épaules. Il sort d’une des grandes poches de son pantalon d’Enfant détective ses lunettes noires qu’il déplie puis fait glisser vers le haut de son nez. Il est un homme, seul dans la grande ville. Sa démarche est pleine d’assurance.
Arrivé au sommet de l’escalier d’Horoz, Can est stoppé par l’éclat aveuglant de la mer que le soleil embrase. Elle scintille, papillote, miroite. Can est simultanément enthousiasmé et angoissé : c’est la première fois qu’il s’aventure aussi loin sans être accompagné. Son plan consistait à prendre le tram pour Marmaray et la navette qui passe sous le Bosphore jusqu’à la station de métro d’Üsküdar. Mais sa liberté est totale, et nul enfant d’Istanbul n’a jamais su résister à l’appel de la mer. C’est en sautillant que Can descend vers les flots qui brasillent entre les boutiques des antiquaires et les petits cafés. Le trottoir s’abaisse par paliers, en longues marches basses dont la profondeur correspond à la largeur des maisons. Les balcons des appartements sont colorés par des géraniums dans des pots de terre cuite. Des glycines serpentent dans les boucles du fer forgé et laissent pendre leurs premières fleurs. Un chat famélique qui a une patte arrière tordue interrompt sa séance de léchage pour lever les yeux vers Can, avant d’estimer qu’il n’est pas assez intéressant pour justifier une modification de ses activités. Une multitude d’odeurs assaillent le petit garçon : café, menthe et mastic, vieux métal, charbon de bois et encaustique. Citron et gazole. Les relents asthmatiques du gaz, ceux aigrelets des fruits blets. Le parfum de la mer, puissant et revigorant.
L’escalier Horoz le mène dans Çiragan Cadessi. Il connaît cet édifice. C’est la mosquée Sinanpasa, avec l’arrêt du tram en plein milieu de la chaussée. Là-bas, au-delà du Dolmabahçe Palace, se trouve Necatibey Cadessi où Can a envoyé Rat esquiver les pneumatiques des camions et la guillotine des roues des trams, à la poursuite de la camionnette blanche qui emportait Necdet. Mais il vivait cela par écran interposé. Une vie en 2D. La sensation est différente lorsqu’on perçoit le déplacement d’air couplé au grondement sismique du passage d’un tram, lorsqu’on voit les mouettes tourner au-dessus des minarets de Sinanpasa, lorsqu’on sent l’odeur huileuse de l’eau stagnante qui vient clapoter contre les quais. Ce n’est plus un jeu. Can traverse la rue et longe à grands pas la mer, pouces glissés sous les sangles de son sac à dos. Tous les gens, tout ce qui l’entoure… ce n’est plus un décor. Arrivé dans le petit jardin de Cezayir, il sort son plan de son cartable afin de vérifier les routes des ferries. C’est jouable. Ça va marcher. Un bon détective doit savoir s’adapter, se procurer des informations, se décider rapidement.
« Un aller simple, s’il vous plaît », dit-il à l’employé enfermé dans la guérite.
Il espère presque que l’homme trouvera étonnant qu’un enfant de neuf ans demande un aller simple pour Üsküdar, pourquoi il prend un ticket et le règle en liquide au lieu d’utiliser son ceptep, quelle est la chose qu’il garde enroulée autour de son poignet… Qu’est-ce que c’est, un serpent ? Mais c’est sans seulement ciller que le guichetier fait glisser vers lui le billet et sa monnaie. Can se dirige vers le ferry. Claquements métalliques, fracas des rampes sur lesquelles roulent voitures et camionnettes, bourdonnement des moteurs et clapotis des hélices, tout lui parvient sous forme de chuchotis et de murmures. Can monte le plus haut possible, jusqu’au pont supérieur, là où seuls les pavillons de la nation et de l’Union européenne le surplombent. Le ferry l’emporte, seul, dans le Bosphore. Le vent caresse son visage, première source de fraîcheur depuis longtemps. Can se penche en avant au-dessus du bastingage. Il n’est plus un Enfant détective mais le seul maître à bord du ferry d’Üsküdar devenu une barge de débarquement sur le point de prendre l’Asie d’assaut. Le navire avance entre d’énormes écueils métalliques en mouvement et coupe le sillage d’un méthanier démesuré. Chacune des lettres cyrilliques écrites sur son flanc est aussi grande qu’une voiture. Puis le ferry se faufile avec maestria sous la proue d’un autre navire dont la passerelle surplombe rangées sur rangées de conteneurs empilés. Des blocs de diverses couleurs.