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Un navire en Lego. Can le connaît, il a déjà vu cette mosaïque, un mur bariolé défilant au-delà des fenêtres de la coûteuse clinique privée où il a reçu ses protège-tympans. C’est le navire qui a emporté avec lui tous les sons de ce monde. Can a toujours su qu’il finirait par le retrouver un jour et il court jusqu’au bastingage latéral pour lever les yeux vers la falaise de métal qui se déplace au ralenti. Lentement, péniblement, il retire les tampons de ses oreilles. Il tressaille quand les croûtes se fissurent. Le conduit est plein de cérumen, d’incrustations et de squames de peau durcie. Puis les bouchons cèdent et le monde audible l’assaille. C’est comme si tous les conteneurs empilés en tours de dix s’étaient soudain ouverts pour libérer les sons captifs à l’intérieur. Les cris rauques et aigus des mouettes, des choses évocatrices de matins d’été. Les claquements des drapeaux qui s’enflent au-dessus de sa tête, des bruits ronds, satisfaisants. Les moteurs : les battements métalliques du diesel du ferry et ceux plus graves, plus ressentis qu’entendus, du porte-conteneurs. L’eau, il peut également l’entendre ! Des semelles claquent sur des marches métalliques, une radio crépite derrière lui sur la passerelle, des filles bavardent le long du bastingage et des hommes en font autant sous l’ombre du taud. Il découvre que chaque son a son emplacement et il lève les yeux, sans savoir comment il sait qu’il faut procéder ainsi, pour déterminer le point d’origine d’un bourdonnement dans le ciel : un gros avion qui s’abaisse au-dessus de la mer de Marmara. Petits sons, sons minuscules. Un murmure, le vent qui souffle sur les haubans de l’antenne radio. Can se tourne lentement pour localiser et identifier chaque bruit. Il baisse les yeux sur les petits bouchons cireux qu’il a dans sa paume, avant de les jeter dans le sillage du porte-conteneurs qui s’éloigne.

Le ferry glisse au-delà de la tour Kiz Kulesi dressée sur son île minuscule. Can commence à entendre l’Asie. Des bruits de voitures et de sirènes de véhicules prioritaires. Les moteurs du ferry inversent la rotation des hélices en rugissant et brassant les flots. La rampe de débarquement entame sa descente, et des claquements s’insèrent dans cet univers sonore. L’un après l’autre, les conducteurs mettent le contact. L’enclos du ferry sert de cage de résonance. Les passagers se faufilent près de Can, et il peut tous les différencier à leurs voix comme ils dévalent l’escalier métallique. Différents. Tous ont un timbre bien particulier. Le monde est constitué d’une débauche de sons.

Can vacille au sommet de la rampe de béton. Tout ce qui était jusqu’alors séparé et distinct fusionne en un brouhaha terrifiant, assourdissant et proche. Il ne sait pas filtrer ce qui l’assaille pour en extraire ce qui lui est utile. Il a un élancement dans la poitrine. Sa respiration devient superficielle. Il a jeté ses protège-tympans. Pourquoi ? La compression empire. Mais est-ce dû à son cœur ou à tout ce qu’on lui a dit à son sujet ? Le QT Long… ce que tous ont cru tout au long de sa vie. Imaginer une chose n’est pas la chose elle-même. Ce que tous pensent sur ce sujet n’est peut-être plus vrai. Il se porte bien mieux. Les gens ne finissent-ils pas par guérir ? Chaque fois qu’il s’est rendu dans un cabinet médical, ces derniers temps, ils ont connecté leurs machines à ses protège-tympans et non à sa poitrine. Can s’assied sur la roche huileuse et jonchée de bouts de plastique, à côté du terminal du ferry, et il ferme les yeux. Il se concentre sur son ouïe afin de la focaliser sur l’intérieur de son être, vers le bas, dans sa poitrine. Il écoute son cœur. Là, petit et léger, tout d’abord irrégulier il se stabilise pour constituer – au prix d’un léger effort de volonté – la base sur laquelle tout repose. Son rythme cardiaque. Le voici redevenu régulier et puissant. Il n’y a ni cliquetis, ni clapotis, ni sifflements. Cette tension, ce souffle court, c’est sans doute l’effet de la nouveauté qui cingle son visage et l’exalte. C’est peut-être cela, l’aventure ! Can oublie son cœur et rouvre les yeux. Le gros navire chargé de conteneurs remplis de sons se dirige vers le grand pont, et tous les bruits captifs s’en déversent. C’est l’Asie, un autre continent, mais c’est toujours Istanbul, une agglomération tentaculaire. Can ressort son plan. La station d’Üsküdar Marmaray se situe à trois grandes rues de là. S’orienter est facile, pour l’Enfant détective.

La station Marmaray est un puits de béton creusé dans les profondeurs de la roche, du schiste et du limon d’Üsküdar. Can s’abaisse dans les nombreux niveaux de rames et d’usagers, le billet serré dans son poing. Il a trouvé exaltant de demander un aller simple pour Kayisdagi et d’entendre l’employé lui en communiquer le prix. Les bruits sont ici différents, les bourdonnements cliquetants des escaliers mécaniques, les claquements d’une rampe branlante. Des voix de synthèse lointaines font d’étranges annonces. L’air est frais, là en bas, et il a une odeur électrique de maçonnerie et de passé. Ces tunnels sont profonds. Les sons portent loin et de façon étrange, dans ces couloirs ; les mots s’accrochent aux parois, certains pas claquent comme des coups de feu alors que d’autres sont doux comme les crépitements d’une averse. L’arrivée de la rame est l’événement le plus fascinant auquel Can a jamais assisté. Il y a tout d’abord dans les profondeurs du tunnel un lointain grondement de dinosaure qui se transforme en staccato de basses. Un courant d’air chaud lui souffle au visage. Des lumières apparaissent au loin puis, soudain, la voiture jaillit hors des ténèbres et se rue sur lui dans un fracas métallique de métal qui vibre et de freins qui hurlent. Des annonces sont faites dans les hauteurs. On lui conseille de ne pas approcher de ceci, de faire attention à cela. Can monte à bord. Les portes chuintent et claquent. La brusque accélération le fait tituber vers un siège sur lequel il s’affale. Il écoute les gémissements des moteurs, puis un tintement et une voix de synthèse qui l’informe du nom de la station suivante.

La rame est bondée, tous les sièges sont occupés, avec des grappes de personnes agrippées aux poignées devant les portes. À côté de Can se trouve un ado qui ne peut détacher le regard du bot enroulé autour de son poignet gauche.

« C’est quoi, ça ? »

Can l’ignore. Parler à des inconnus dans les transports en commun n’a jamais fait partie des projets de l’Enfant détective.

« Allez, sois sympa ! C’est quoi ? Un tatouage, un ceptep, un bijou ou quoi ? »

L’ado tend la main vers le bras de Can. Rapide comme un coup de couteau, Serpent redresse la tête et se détend vers le gêneur.

L’importun a un mouvement de recul et heurte sa voisine, une femme entre deux âges, une dame comme il faut.

« Un serpent ! Il a un serpent !

— C’est un jouet, c’est un jouet ! » s’écrie Can en levant le bras.

Mais le mal est fait et l’alerte est donnée. Un homme parle dans son ceptep. Peut-être avertit-il la sécurité. La rame freine pour entrer dans la station suivante et Can se faufile entre les portes sans leur laisser le temps de s’ouvrir entièrement. Il disparaît dans la foule massée sur le quai, tourne le dos à la rame et ordonne à Serpent de se détacher de son bras. Il le place autour de son cou et referme ce qui est devenu un collier Hip-hop en enfonçant sa queue dans sa gueule, avant de le dissimuler sous son tee-shirt uni anonyme. Il attendra la rame suivante. L’Enfant détective n’est pas du genre à se laisser prendre au dépourvu.