« Vous vivez ici ? » demande Aso quand Leyla fait virer la Peugeot dans Günesli Sok, juste à côté de la maison de thé de Fethi Bey. « Je croyais qu’il ne restait plus un seul de ces très vieux tekkes.
— Le loyer est plus que raisonnable, répond Leyla. Je me fiche de l’histoire.
— Cool », commente cousin Naci en émergeant de l’arrière du véhicule. C’est comme dans ces émissions télévisées de fin de soirée où une femme en collant pailleté se déplie hors d’un cube en Plexiglas.
Aso parcourt du regard les balcons qui surplombent les pavés, la galerie d’art au rideau baissé sous l’arcade sourcilière du toit. « C’est fascinant. Il doit dater du XVIIe siècle chrétien.
— La plomberie est certainement encore plus vieille », déclare Leyla.
Aso s’avance dans Günesli Sok puis se colle à un mur et se hisse sur la pointe des pieds pour découvrir ce qui se trouve au-delà. Leyla le voit érafler le bout des chaussures neuves qu’elle l’a convaincu de s’offrir.
« Il y a un vieux cimetière de derviches, sur l’arrière ! annonce-t-il. D’authentiques stèles mevlevis ! » Il revient vers les marches graisseuses. « Qu’un vieux tekke en bois ait résisté si longtemps me sidère.
— Surtout quand on pense à l’état de l’installation électrique.
— Vous avez énormément de chance de vivre ici. »
Cousin Naci, qui a un esprit pratique, a gagné la façade.
« Regardez ça ! »
Sur les doubles portes de la galerie Erkoç, de vieux panneaux de bois du couvent d’Adem Dede Mevlevi, sur lesquels est sculpté un Arbre de Vie aux branches séparées par des clous de fer, ont été tendues en diagonale des bandes de plastique jaune : Police – Accès interdit.
« Ça n’arrêtera donc jamais ! s’emporte Leyla. Je commence à en avoir ma claque ! » Dealers, brocanteurs, escrocs, obstacle après obstacle. Chaque réussite est ponctuée par une frustration car le résultat est toujours limité, incomplet. Et voilà que même les flics s’en mêlent ! Néanmoins, y remédier est relativement simple et Leyla tend la main pour arracher le ruban.
Naci se racle la gorge et lui désigne l’angle droit supérieur de la porte. Dissimulé au milieu des toiles et des cocons de soie des araignées se tapit un bot de surveillance de la police, tout en pattes et en yeux.
« Vous cherchez Mme Erkoç ? » lui crie le propriétaire de la maison de thé située en face.
Il s’appelle Bülent, ou un nom approchant. Leyla a horreur des deux çayhanes de cette place. Leurs clients sont de vieux pervers qui y restent assis à longueur de temps pour tout observer, tout épier.
« Que s’est-il passé ?
— Les flics ont débarqué vers dix heures, ce matin. Ils sont entrés, ont emporté deux ou trois trucs et ont mis les scellés. Ça fait deux fois qu’ils viennent en seulement deux jours. Je viens juste de nettoyer les taches de peinture de leur avant-dernier passage. »
Le balcon de Leyla est toujours à pois. Quelques gouttes ont taché d’orange un chemisier et des slips mis à sécher. Elle les portera au teinturier dès qu’elle touchera sa première paie. C’est ce que ferait Mme Erkoç.
« Savez-vous ce qu’ils ont emporté ?
— Non, mais vous n’avez qu’à le demander à Hafize. » Leyla fronce les sourcils, perplexe. « La fille qui y travaille. Elle est allée là-bas, à la librairie Édifiante, pour attendre la suite. »
Hafize, donc ? Leyla l’appelle Pudibonde. Elle a remarqué ses regards, ses reniflements réprobateurs lorsqu’elle risque les hauts talons de son ensemble de travail sur les pavés de la place Adem Dede, qu’elle la traverse en short pour aller acheter une revue ou qu’elle sort les bouteilles de vin vides pour la collecte sélective. Un mari et un foulard, voilà ce qui lui apporte un sens totalement injustifié de supériorité morale. La réprobation d’une simple vendeuse qui doit de surcroît être sa cadette de quelques années.
C’est la première fois que Leyla pénètre dans la librairie Édifiante. L’odeur qui y règne est celle d’une école élémentaire : papier bon marché et encres phénoliques, reliures fragiles et couvertures de ce carton lisse à l’extérieur et rêche à faire grincer des dents à l’intérieur. La vitrine reçoit directement le soleil qui illumine Hafize, assise à une petite table devant un verre de thé.
« C’était la section de répression des trafics d’œuvres d’art. Ils étaient sous les ordres d’un certain Haydar Akgün. Un homme qui était déjà venu voir Mme Erkoç, je m’en souviens parfaitement. Il m’a tout de suite déplu. Je lui ai demandé ce qu’ils faisaient ici et il m’a répondu de me mêler de mes affaires, mais il a tout de même déclaré que Mme Erkoç était suspectée de s’être procuré des antiquités afin de les vendre illégalement à des personnes résidant hors de Turquie, ce qui entre dans le cadre de la loi de protection du patrimoine de 2017. Il a précisé que c’était très grave et que je devais collaborer si je ne voulais pas être accusée d’entrave à la justice, ce qui est également passible de prison. C’est comme ça qu’ils parlent, les policiers, quand ils veulent vous intimider. J’ai naturellement demandé à voir ses papiers. Ça l’a vraiment irrité mais il me les a montrés. Il y était obligé. La loi, c’est la loi. Je l’ai vu saisir des gravures, des miniatures et les ordinateurs, puis ils m’ont ordonné de sortir et ont scellé la galerie.
— Des miniatures ?
— Des tableaux. Des miniatures persanes. Les maîtres d’Ispahan, les plus recherchés.
— Pas de Corans ? L’autre moitié de celui-ci ? »
Leyla pose la reconnaissance de dette sur la table à thé.
« Persan, couverture en argent, XVIIIe siècle apr. J.-C. Oui, j’ai vu son complément. Je m’en souviens parfaitement parce que faire subir un tel traitement à un livre saint est un sacrilège.
— Ou une preuve d’amour, contre Leyla.
— Mme Erkoç l’a acheté lundi, il faisait partie d’un lot qu’un homme a apporté.
— Topaloglu.
— Oui, un marchand du Grand Bazar. Je ne le tiens pas en haute estime. Il a tenté de refiler à Mme Erkoç une contrefaçon lamentable de Blake, un peintre et poète anglais. Nous nous en sommes immédiatement rendu compte. Je l’ai réglé, car madame ne s’occupe jamais de ces choses. Je me suis d’ailleurs demandé où pouvait être l’autre moitié.
— Eh bien, la voici.
— Je ne peux pas vous l’acheter, répond Hafize. Seule Mme Erkoç décide des achats et il faudra attendre qu’elle en termine avec la police. Cependant, n’espérez pas en obtenir grand-chose. Ces objets sont très beaux, mais ils ont été produits en grandes quantités pour les pèlerins.
— Je ne souhaite pas vendre celui-ci mais au contraire acheter l’autre, déclare lentement Leyla.
— La police a scellé la galerie. J’attends qu’on vienne me dire ce que je dois faire.
— S’il était possible d’entrer dans la boutique, me le céderiez-vous ?
— Je ne voudrais pas m’attirer des ennuis. »
Espèce de petite sainte-nitouche fainéante et exaspérante ! Pudibonde est un nom qui te va à ravir.