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« J’en ai besoin tout de suite. Expliquez-lui, Aso. »

Hafize préfère s’intéresser à ses ongles manucurés plutôt que regarder Aso lui exposer la situation de la société Besarani-Ceylan. Leyla se demande ce que cette femme peut comprendre de la chaleur dévorante du nouvel esprit d’entreprise et de la courbe asymptotique du développement de la nanotechnologie au XXIe siècle, et elle décide d’interrompre Aso dès qu’il se lance dans les caractéristiques techniques du transcripteur.

« Je pourrais vous en donner mille euros. Vous acceptez ? »

L’argent, voilà une chose qui est à son niveau.

« D’accord.

— Mille euros ? » marmonne Aso à Leyla qui le précède vers le haut de l’étroit escalier de bois qui part de Günesli Sok, alors que cousin Naci et Hafize ferment la marche.

« On va se débrouiller, précise Leyla. Kenan a un distributeur de billets, dans sa boutique. »

L’escalier donne sur la partie nord de la galerie qui surplombe le jardin.

« Je vis ici », précise-t-elle.

Mais c’est à la fontaine de la cour qu’Aso s’intéresse.

« Vous avez votre jardin personnel. Je ne sortirais jamais, si je vivais ici. C’est qui, le proprio ? »

À l’extrémité de la galerie, une porte donne sur un étroit couloir envahi par la poussière et les toiles d’araignées. Dans le mur de droite, une haute fenêtre a été sommairement condamnée par des planches.

« C’est le professeur, qui vit là. Derrière ce mur se trouve l’escalier principal qui mène à l’appartement du gosse.

— Comment avez-vous découvert tout ça ? » lui demande Hafize.

Il y a des tas de choses que tu ignores, la coincée.

« Vous savez que cet enfant possède des jouets qui changent de forme ? Je l’ai surpris à les utiliser pour me reluquer. Il les a immédiatement fait revenir à lui, mais je les ai suivis. Il emprunte des passages secrets et a des cachettes dans tout le bâtiment. Il n’a jamais recommencé.

— Pas que vous le sachiez, en tout cas », conclut Hafize.

Sur la droite, une porte s’ouvre sur une galerie oubliée qui longe la façade du tekke. Des lamelles de chaude lumière s’infiltrent par la fenêtre à croisillons. Leyla est juste au-dessus de la porte principale de la galerie d’art. D’ici, un crachat atteindrait les pavés de la place Adem Dede mais tout un monde les sépare, ils sont en lieu sûr. Là où la galerie tourne à angle droit pour suivre la ruelle des Teinturiers, Leyla s’arrête devant une porte repeinte.

« Personne n’a un couteau ? »

Naci déplie un outil multi-usages. Leyla tape sur des coins de papier enfoncés entre le battant et l’encadrement. Des grains de poussière s’envolent et miroitent dans la grille des carrés lumineux. Avoir elle aussi un foulard sur la tête serait en l’occurrence tout indiqué. La dernière cale tombe sur le sol et Leyla insère la lame dans l’interstice puis fait levier pour entrouvrir le vantail. Une tranche de clarté fend la pénombre. Leyla lorgne par la fissure.

« La voie est libre. » Elle pousse la porte de la vieille semahane qui donne sur une autre sorte de galerie : la galerie Erkoç. « Il n’y avait à l’origine qu’un seul local, jusqu’au jour où quelqu’un a décidé de morceler les lieux. »

Accoudé à la rambarde, Aso contemple la galerie octogonale, les anciennes cellules des derviches, le grand lustre de cuivre, la piste de danse occupée par des vitrines contenant les petits objets précieux.

« J’ai vu des hammams transformés en boutiques de vendeurs de tapis, mais ici c’est une réussite. »

Hafize se couvre la bouche, horrifiée par ce qu’elle découvre. Les policiers ont décroché la plupart des antiquités qui couvraient les murs. S’il reste quelques livres sur des étagères, les pages manuscrites ont été disséminées comme des feuilles emportées par la Tempête de la Vierge Marie. Elle se penche pour ramasser les textes sacrés mais finit par s’asseoir sur le sol, terrassée par l’ampleur du sacrilège.

« Plus tard », lui dit avec douceur Leyla.

Certaines vitrines ont été forcées avec des nanorossignols. Les rares pièces subsistantes indiquent à Leyla qu’elles contenaient des croix chrétiennes. Là où le vieux Dede avait dû se tenir pendant que virevoltaient ses derviches se trouve la vitrine des Corans miniatures. Elle est intacte. Et il est là. Oui, il est là !

« Avez-vous la clé ? »

Hafize ouvre le meuble. Leyla prend le trésor. Le dos dans la main gauche, le devant dans la droite. Bien que tentée de les réunir, elle s’en abstient. Elle a peur de voir s’abattre sur elle la foudre, un djinn ou un super-héros, à moins qu’une apocalypse nanotechnologique frappe Istanbul et rase tours et minarets jusqu’à leurs fondations. C’est de la superstition, certes, mais le cadre y est propice.

« Repartons.

— Mille euros, madame », rappelle Hafize.

Ils fouillent leurs poches. Hafize compte les billets dans un sens puis dans l’autre, avant de leur rendre cinquante euros à titre de ristourne. Elle rédige un reçu.

« Nous pouvons y aller, à présent ? »

Ils redescendent les marches grinçantes poussiéreuses pour regagner les ombres de Günesli Sok et trouver la voiture bloquée par une grosse dépanneuse rouge garée en travers du passage. Le conducteur laisse un bras pendre à la portière. Adossé à la cabine, Abdullah Unul sirote un verre de thé. Un inconnu l’accompagne. Il est jeune, grand, avec des cheveux qui deviennent afro, des joues hâves qui mettent ses pommettes en relief. Barbe d’un jour, yeux azur. D’où vient l’ADN auquel il les doit ? Il n’a rien du Mehmet Ali que Leyla a pu imaginer.

« J’aime les oiseaux, déclare Abdullah Unul. Ils sont constamment affairés, toujours actifs. Ils se débrouillent avec ce qu’ils ont. Si Istanbul devait se choisir un oiseau pour mascotte, ce serait lequel ? Je parie que vous pensez à la cigogne. Peut-être un moineau. J’estime pour ma part que la mascotte d’Istanbul devrait être la mouette. Qu’est-ce qu’on voit danser autour des lumières de Ramazan, qu’est-ce qui suit les navires qui vont et viennent dans le Bosphore, qu’est-ce qui fait face au vent sur les rochers du bord de mer ? La mouette. Pour toutes ces raisons, la mouette est pour moi le symbole d’Istanbul – sans oublier qu’elle est kleptomane. Je m’explique. C’est un animal qui subtilise les proies qu’un autre animal s’est chargé de chasser et de tuer à sa place. Les mouettes attendent qu’un autre oiseau ait attrapé un poisson, ou un bout de pain, puis elles viennent le lui chiper. C’est la raison de leur succès. Je vais donc prendre ce Coran. Les deux parties. Je ne cache pas que j’aurais préféré du liquide, mais j’imagine qu’on doit trouver preneur pour les vieilleries de ce genre, là-bas à Fenerbahçe. »

Naci s’avance. Abdullah Unul écarte un pan de sa veste pour lui montrer une crosse d’ivoire.

« Non, mon gars. »

Leyla bout de rage. C’est la rage de l’impuissance, de l’impossibilité d’agir quand il le faut. Elle a un tel sentiment d’injustice et d’impuissance qu’elle pourrait se comporter stupidement. Bondir sur Abdullah Unul pour le mordre à la gorge, par exemple. Remonter les marches et entamer une folle poursuite à l’intérieur de la maison des derviches. Laisser tomber les deux moitiés du Coran dans la grille de la bouche d’égout qui s’ouvre à ses pieds. Les derniers recours des désespérés. Il n’existe aucune solution brillante à pareille situation. Elle a perdu. Puis elle entend une porte grincer derrière elle et se tourne pour voir… l’individu à la mine sinistre qui se prend pour un Dede.

« Cheikh Ismet ! s’écrie Hafize.

— Que se passe-t-il, ici ? demande Ismet.

— C’est une affaire privée. »