Leyla voit Ismet jauger les hommes, le camion, le conflit.
« Toutes ces personnes sont placées sous la protection du tarikat d’Adem Dede, déclare alors Ismet en se faufilant entre Hafize et Leyla.
— C’est pas tes oignons, mon gars. »
Puis des hommes sortent dans Günesli Sok par la porte des anciennes cuisines. Cinq, dix, vingt. Ils se positionnent derrière Ismet. Tous sont vêtus de sombre et ont l’expression empreinte de gravité qui sied à ceux qui étudient le saint Coran.
Abdullah Unul soupire, secoue la tête et déplace une fois de plus le pan de sa veste. Ismet fait claquer sa langue et reproduit ce geste. Le temps semble s’arrêter, puis tous les autres membres du tarikat l’imitent ou soulèvent leur tee-shirt pour exhiber leurs armes.
« D’accord », marmonne Abdullah Unul. Le conducteur de la dépanneuse remet le contact. Abdullah Unul pousse Mehmet Ali vers la cabine.
« Il reste. »
La voix de cousin Naci est claire et autoritaire. Abdullah Unul mâchonne sa lèvre inférieure, secoue la tête, inspire profondément par ses narines dilatées puis fait le tour du véhicule et monte du côté opposé. Le moteur s’emballe. Le camion rouge s’éloigne dans les rues étroites d’Eskiköy.
L’avocat est un jeune homme qui porte un costume modèle premier emploi mais au moins a-t-il des chaussures convenables. Adnan voudrait faire remarquer que le cabinet aurait pu envoyer quelqu’un de plus présentable, mais – avec sa chemise et son jean de supporter de Galatasaray – il n’est pas lui non plus un parangon d’élégance. Il fait couleur locale, au milieu des voleurs à la tire, bagarreurs éméchés, touristes délestés de leur portefeuille et escrocs à l’assurance voyage. Le jeunot ne peut d’ailleurs pas le remarquer avant qu’il ne lui adresse un signe de tête.
« Monsieur Sarioglu, je suis Cengiz Bekdil de chez Ozis Turan Kezman. »
Il s’agit d’un grand cabinet d’avocats auquel Özer fait fréquemment appel, étant donné que les pratiques commerciales modernes sont pour le moins complexes.
Ne change pas encore d’employeurs, pense Adnan. Tu es peut-être sur le point de bénéficier d’une sacrée promotion.
La poignée de main de Bekdil est aussi valable que ses chaussures. Puis Adnan s’adresse au planton de permanence : « Y a-t-il un endroit où nous pourrons nous entretenir en privé ? »
Le sergent grimace, mécontent d’avoir été dérangé – le match de Coupe qu’il suit à la radio gargouille à la limite frustrante de l’audibilité – mais il soulève l’abattant du comptoir et leur fait signe de le suivre dans une pièce réservée aux dépositions. Il y a sur la table des verres à thé vides.
« C’est quoi, le score ? lui demande Adnan, lorsqu’il referme la porte.
— Un partout. »
Adnan tressaille. Bekdil s’assied de l’autre côté de la table et se penche en avant. Ses mains ne restent pas en place et dansent.
« La situation est la suivante, monsieur Sarioglu. Votre femme a été arrêtée sous le chef d’inculpation de contrebande d’antiquités en violation des lois de protection du patrimoine.
— De quelles preuves disposent-ils ?
— Elle aurait été prise en flagrant délit de transfert d’une pièce historique rare vers sa galerie d’Eskiköy dans l’intention de l’expédier hors du pays sans les autorisations d’exportation requises. L’objet en question se trouverait dans la galerie, qui a été mise sous séquestre. Mme Erkoç déclare l’avoir trouvé on ne peut plus légalement suite à des recherches personnelles. Le problème, et c’est ce qui rend cette affaire délicate, c’est qu’elle était lors de son arrestation en compagnie d’une bande spécialisée dans la contrebande d’antiquités.
— Ayse n’a jamais fait de contrebande.
— Je n’en doute pas, monsieur Sarioglu. Néanmoins, elle m’a confié que bon nombre d’articles de sa galerie – des œuvres d’art religieuses, je crois que c’est sa spécialité ? – proviennent de sources plus ou moins légales. Nous allons naturellement plaider qu’il y a eu incitation au délit.
— Oui, parfait, mais que comptez-vous faire à ce stade ? »
Bekdil a un tic. Il retrousse sa lèvre inférieure sitôt qu’il se concentre ou est irrité.
« Demander une mise en liberté provisoire. Je suis pratiquement certain qu’elle l’obtiendra, même si la caution risque d’être élevée. Pourrez-vous la régler, monsieur Sarioglu ?
— Aucun problème.
— Parfait, parfait. »
Bekdil réunit ses mains et les secoue pour manifester son soulagement. Il peut porter un costume de môme de vingt ans, mais dans son cœur, en fonction de l’âge spirituel interne qu’on garde tout au long de son existence, c’est le grand-oncle d’Anatolie qui vous offre son vieux pick-up le jour où vous avez besoin d’une première voiture puis qui vous donne de quoi acheter les uniformes scolaires de vos enfants.
« Entre nous, et à titre confidentiel, je pense que l’accusation proposera de lever une partie des charges si elle plaide coupable.
— N’espérez pas voir Ayse admettre quoi que ce soit. L’antiquaire qui se voit coller une étiquette de balance ne trouve plus personne avec qui travailler.
— Avec tout le respect que je vous dois, c’est à ma cliente d’en décider, monsieur Sarioglu. Je vais aller solliciter une libération sous caution. »
Ils se lèvent de la table. Le sucre s’est déposé au fond des verres.
« Une dernière chose… L’objet en question, c’est quoi ? »
Bekdil suçote sa lèvre inférieure.
« Avez-vous déjà entendu parler d’un homme mellifié ?
— C’est quoi, ça ?
— Je l’ignore également, monsieur Sarioglu, mais sa valeur serait d’un million d’euros.
— Ils viennent de passer à deux contre un, lance le sergent en soulevant l’abattant du comptoir.
— Cimbom ?
— Arsenal. »
Adnan articule un merde silencieux. Le sergent monte légèrement le volume de la radio pour lui permettre d’entendre les commentaires en se penchant sur le comptoir.
« Volkan a été remplacé. Van Rijn est sorti suite à un tacle sur sa mauvaise jambe à la limite de la zone de penalty. Ça aurait mérité un péno et un carton rouge, mais il n’y a eu qu’un jaune et un coup franc, et ils disent que Volkan pourrait en avoir pour six mois.
— Putain d’arbitre russe », grommelle Adnan.
Le sergent articule une approbation muette. Derrière le verre blindé, Bekdil discute avec deux policiers en civil. L’un est petit, peau nicotinée, crâne en cours de dégarnissage et expression un peu trop chaleureuse. L’autre est grand, élégant avec son costume nanotissé qui passe de noir profond sur anthracite à un mélange de motifs moirés étourdissants. Boutons de manchettes en argent. À côté, Bekdil a tout d’un clodo. Connard Flashy. L’avocat gesticule, en pleine négociation : ouvertes pour plaider, paumes vers le bas pour refuser, attirer, raisonner, soupeser, trancher. L’inspecteur Connard Flashy tient le crachoir au nom des services de police. Finalement, des hochements de tête. Bekdil pénètre dans la salle d’interrogatoire. Adnan entrevoit une main sur une table, des bagues en argent aux doigts, un bracelet également en argent au poignet. Ayse. La porte se referme.
« Comme je le craignais, la caution est assez élevée », déclare Bekdil en regagnant le bureau extérieur. Connard Flashy lorgne Adnan à travers le panneau de verre. Quel genre de flic peut s’offrir des costumes pareils ? Ses collègues devraient s’intéresser à lui, ouvrir une enquête pour corruption, plutôt que harceler une modeste propriétaire de galerie d’art qui doit travailler dur pour tenter de réussir dans cette putain de reine des cités. « Nous pouvons faire le nécessaire pour que la somme soit déposée…