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— Combien ?

— Vingt mille.

— J’ai dit que je m’en chargerais.

— On accepte toutes les cartes de crédit sauf l’Amex, intervient le sergent. Et il y a deux pour cent de frais. »

Il présente le lecteur. Adnan saisit les zéros qu’il assimile aux mathématiques des incohérences discordantes de cette journée. Zéro fois zéro égal zéro, mais il suffit de diviser par zéro pour que ce soit l’infini. Telle est la logique du jour. Ayse arrêtée. Un réseau de contrebandiers d’antiquités. Un million d’euros. Un homme mellifié, même s’il n’a pas la moindre idée de ce que ça peut signifier. Les gargouillis du match en fond sonore à la radio. Adnan regarde l’argent passer de son compte à celui des services de police d’Istanbul. Le sergent détache le récépissé d’un geste qui ne manque pas de panache.

« Vous pourrez demander le remboursement en ligne ou par notre hotline qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » Il décroche le téléphone et appelle ses collègues présents derrière la vitre blindée. Connard Flashy ouvre la porte de la salle d’interrogatoire et Adnan voit Ayse, épuisée et furieuse mais les yeux brillants. Elle a les cheveux en bataille, des collants déchirés. Ses bottes ont les bouts râpés mais son maquillage est irréprochable. Il y a toujours dans son regard cet éclat qu’Adnan a appris au fil du temps à reconnaître et respecter. Elle a remonté agressivement son sac haut sur son épaule, car il est possible de porter un sac de façon agressive. C’est comme s’il ne l’avait pas vue depuis des années. Puis elle sort de la pièce. Connard Flashy capte le regard d’Adnan et le salue de la tête. Tu crois me connaître, pas vrai ? Eh bien oui, je suis ton ennemi.

Ayse récupère des documents que lui remet le sergent de faction au comptoir et passe devant les bras tendus d’Adnan.

« Pas ici, murmure-t-elle. Je ne veux pas leur offrir cette satisfaction. »

Adnan et Bekdil la suivent dans la rue où la chaleur les attend. Ayse prend un paquet de cigarettes et en fait sortir une avec des mouvements que brusque la colère, puis elle l’allume, inhale en éprouvant un profond soulagement. Fumer dans la rue ? Elle n’en a rien à foutre.

« Eh bien, madame Erkoç, je vous tiendrai informée de l’évolution de cette affaire, déclare Bekdil en présentant sa main qu’elle refuse d’un geste. C’est une affaire très compliquée et il leur faudra pas mal de temps pour rédiger un acte d’accusation. Qu’il y ait du nouveau avant l’été m’étonnerait, mais je voudrais vous rencontrer dans la semaine pour vous exposer les possibilités qui s’offrent à vous. J’aimerais par ailleurs faire appel aux services d’un avocat spécialisé dans les œuvres d’art et les antiquités, si vous m’y autorisez. Il connaît son affaire. Monsieur Sarioglu. » Les coordonnées de Bekdil bondissent dans le ceptep d’Adnan lors de leur poignée de mains. « N’hésitez pas à me joindre, si vous avez besoin de quoi que ce soit. »

Puis il s’éloigne dans Imran Oktem Cadessi, des pas rapides mais relativement courts pour un homme.

« J’appelle la voiture, déclare Adnan. Viens, on rentre à la maison.

— Je n’en ai vraiment pas envie, rétorque sèchement Ayse. Je veux boire un café. Les flics m’ont imprégnée de leur puanteur. » Elle regarde autour d’elle l’étendue grise de la rue que le soleil printanier ne parvient pas à égayer. « Pas ici. »

Les talons de ses bottes claquent sur les pavés de Terzihani Sok. Adnan la suit dans Atmeydani, l’ancien Hippodrome romain où le soleil l’éblouit. Il esquive cars de touristes et taxis, groupes de Chinois précédés par des parapluies tenus à bout de bras, en gardant suffisamment de recul pour jauger sa colère. Pas de regrets, pas de remords, pas un soupçon de culpabilité. Il en est follement amoureux ! Elle se laisse choir sur un tabouret dans une des çayhanes nichées dans le mur de la mosquée Sultanahmet. Les clients la regardent, car même au cœur de ce secteur touristique Istanbul reste une ville d’hommes. « Deux cafés », commande-t-elle avant d’allumer une cigarette à la précédente. Adnan sait qu’elle finira par lui fournir des explications.

« Connaissez-vous le score final ? demande Adnan au serveur qui pose les petites tasses devant eux.

— Match nul. Deux partout. Match retour dans les Émirats, la semaine prochaine.

— Parfait, déclare Adnan qui se sent ridiculement soulagé.

— Pas mal, même si je suis de Besiktas. »

Ayse boit son café d’un trait.

« Ils ont pris mes empreintes. Cette saloperie ne s’en va pas et j’en ai mis sur ma robe. Elle est foutue, même si je n’ai pas l’intention de la remettre un jour. Ils ont prélevé mon ADN, ils m’ont dit d’ouvrir la bouche et y ont fourré un tampon, comme si j’étais une voleuse de voitures. »

Elle allume une autre cigarette, rejette la tête en arrière, inhale profondément puis exhale par à-coups la fumée sous forme de voiles bleutés épars, ce qui a toujours éveillé le désir d’un Adnan qui associe inconsciemment cela à certaines stars du cinéma.

« Je l’avais. Je l’ai touché, j’ai ouvert le sarcophage et regardé à l’intérieur. J’ai été la première à le voir depuis deux siècles et demi. Je l’ai caressé et porté à mes lèvres. Il était doux, et incomparable avec ce que j’avais déjà goûté et que je goûterai un jour. Je l’ai tenu dans mes mains.

— L’avocat semble à la hauteur.

— Il peut aller se faire foutre ! Non, il a raison. Il n’a que douze ans d’âge mental mais il s’y connaît. Qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

— Que tu avais été arrêtée dans le cadre d’une opération de démantèlement d’un important réseau de contrebande d’antiquités.

— Ce n’est pas ce qui va me remonter le moral. Non, a-t-il précisé la nature de cette antiquité qu’on m’accuse d’avoir voulu vendre à l’étranger ?

— Il a parlé d’un “homme mellifié”.

— Sais-tu de quoi il s’agit ? C’est une légende. C’est un conte de fées. C’est l’œuf de l’oiseau Roc, la lampe d’Aladin ou un tapis volant. Ce sont les joyaux d’Aya Sofya et les larmes de la Vierge Marie. C’est un corps humain momifié dans le miel. Une chose qui ne devrait pas exister mais que j’ai découverte. » Ayse allume une énième cigarette. « Je me suis laissée attirer par le miel. Ce salopard d’Akgün ne devait pas croire en son existence, il m’a seulement fourni suffisamment d’indices pour m’inciter à me lancer sur cette piste… en accrochant un million d’euros à l’hameçon.

— Je ne te suis pas.

— Un client bien habillé et informé est passé à la galerie. Il a dit qu’il était prêt à me donner un million d’euros si je lui trouvais l’homme mellifié d’Iskenderun, une momie du XVIIIe siècle. Ce que j’ai fait, Adnan. J’ai retrouvé cet homme mellifié, mais mon client était un flic du service des antiquités. Le salaud, j’aurais dû m’en douter… Cet after-shave d’aéroport bon marché ! Il savait que mes recherches feraient sortir du bois tous les voleurs de statues et trafiquants d’icônes d’ici jusqu’à Bursa !

— Un million d’euros. Si tu avais besoin d’argent…»

Ayse caresse son visage.

« C’était mon ego, qui en avait besoin. J’ai fait cela par pur égoïsme, pour démontrer de quoi j’étais capable. Je voulais te prouver que je pouvais moi aussi gagner des sommes colossales. Que j’étais digne de jouer dans la cour des grands. »

Une ombre se déplace sur la table et Adnan lève les yeux, surpris par la chute soudaine de température. Un nuage est venu se placer devant le soleil. C’est une minuscule bouffée de vapeur ridicule, mais d’autres arrivent et une véritable muraille de cumulonimbus se dresse désormais derrière le dôme d’Aya Sofya. Le cœur d’Adnan bat plus fort car l’énormité de ce qu’il a réussi avec Turquoise a pris une forme matérielle, physiologique. La preuve est écrite dans le ciel.