Il a lové Serpent autour de son bras, débranché le chargeur et roulé son ordi. « Merci, a-t-il dit au propriétaire de la maison de thé. Je rentre chez moi. Chez moi. » L’homme ne lui a pas compté l’électricité. Can est allé acheter de la nourriture bien saine au magasin de la station-service, des trucs en sachet, avant de s’éloigner dans cette rue où les lampadaires éclairaient un tapis de poussière. Téléphone à la police, lui avait demandé Necdet. Ce sont des terroristes. Ces gens ont des projets complètement dingues.
Can devrait suivre ces instructions, avertir les autorités et rentrer chez lui.
Il ne faut plus t’en mêler, avait ordonné M. Ferentinou. Les complots terroristes ne sont pas déjoués par des vieillards et des enfants mais par la police, les forces de sécurité, des hommes armés. Soit tu me le promets, soit tu ne reviens plus jamais me voir.
Can n’a pas respecté cet engagement. M. Ferentinou ne lui adressera plus jamais la parole. Can ne peut pas rentrer à son domicile. Il ne lui reste qu’à contacter les policiers, mais le croiront-ils ? Il le faut. C’est la stricte vérité. Cependant, la nuit est tombée et il n’a vu personne depuis qu’il est ressorti de la station-service. Dans cette rue la circulation ne s’arrête jamais et le bruit n’est plus que du bruit dont le volume augmente sans cesse. Can ne savait pas quoi faire, quand il a vu le chantier au-delà de la barrière de sécurité et des mises en garde destinées à éloigner voleurs et enfants des conduites et des pelles mécaniques aux cabines condamnées par des volets d’acier. Aucune barrière de chantier ne peut cependant arrêter un enfant de neuf ans. La chaleur emmagasinée pendant le jour par les tuyaux en béton ne s’était pas encore dissipée et il trouva leur abri confortable et discret. Il n’y avait pas d’occupants, pas de cendres, pas d’emballages de nourriture ni d’étrons desséchés. De là, Can pourrait les voir, si les terroristes décidaient de quitter leur repaire. Il se faufila à l’intérieur d’un des tronçons et ouvrit son sac à dos.
À présent qu’il a mangé et qu’il commence à avoir froid, que la dureté du béton lui meurtrit les fesses et que sa courbure l’empêche de s’asseoir normalement – lui permettant seulement de s’allonger dans le sens de la longueur –, voilà que le dernier des loups d’Istanbul vient rôder dans les parages, si ce n’est pas une créature bien plus redoutable encore – comme par exemple un clochard, un ivrogne ou un terroriste – et la difficulté de la tâche qui l’attend le terrasse.
Appeler la police !
C’est en secouant la tête que Can allume son ceptep et se connecte. Le voici devenu visible dans le monde de la communication.
« La police, s’il vous plaît.
— Veuillez patienter.
— Allô, allô ? Police de Kayisdagi ?
— Ici le poste de Cadiköy. En quoi puis-je vous être utile ?
— Un de mes amis – il vient d’Eskiköy, c’est du côté européen – a été enlevé et ses ravisseurs le détiennent dans la Zone d’Activité Bostanci Dudullu. »
Un silence. Un soupir.
« Tu t’appelles comment, petit ?
— Can. Can Durukan.
— Et quel âge as-tu ?
— Neuf ans. Il est prisonnier d’un groupe de terroristes, je les ai vus. Ils sont armés jusqu’aux dents.
— Des terroristes ?
— Oui, des terroristes. Ils préparent un sale coup, ils veulent lancer une attaque. Il faut envoyer l’armée, parce que la police n’y arrivera pas toute seule.
— Ils sont là, en ce moment ?
— Oui, ils ont des fusils d’assaut, des bombes, des tas de trucs.
— Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas besoin de l’aide des militaires pour envoyer une patrouille t’apprendre que tu ne dois pas me faire perdre mon temps et occuper une ligne d’appel d’urgence. C’est un délit puni par la loi et, au cas où tu l’ignorerais, sache que nous t’avons localisé et que tu pourrais regretter de t’être moqué de nous.
— Alors venez, et je vous prouverai que tout ce que je dis est vrai », s’emporte Can. Mais le flic a déjà raccroché. « Ils vont faire un truc épouvantable ! »
Le ceptep reste silencieux. Mal mal mal. Il s’y est très mal pris. Il aurait dû déclarer qu’il figurait sur la liste des personnes disparues. D’ailleurs, Maman et Papa ont certainement signalé sa disparition à la police locale. Ils auraient immédiatement envoyé une voiture le chercher. D’un autre côté, ils se seraient contentés de le faire monter à l’arrière pour le ramener à son domicile, sans seulement l’écouter. C’est la raison pour laquelle il ne peut appeler Osman et Sekure, pas même M. Ferentinou. Retour à la case départ, avant toute autre chose. Le temps de convaincre un adulte et… il sera probablement trop tard. Ces terroristes auront quitté le bureau du haut, chargé les caisses et les cartons dans la camionnette qui aura franchi les grilles. Necdet… Que vont-ils faire de lui ? Can n’y a pas pensé. Non, quelqu’un doit rester ici. Il faut monter la garde, trouver un autre moyen d’avertir les autorités, prendre ces misérables de vitesse et sauver leur otage. Or, Can Durukan est le seul à pouvoir jouer ce rôle. Tout repose sur ses épaules.
Il serre Singe contre lui. Le bot diffuse peu de chaleur et Can ignore quand la possibilité de le recharger se représentera. Il a dépensé la quasi-totalité de son pécule, il n’a plus rien dans ses chaussures. La nourriture est si chère dans les stations-service qu’on n’a pas grand-chose, pour cent euros. Il est transi et très loin de chez lui, et il ne sait pas combien de temps il pourra tenir ainsi. Et ce qu’il voudrait par-dessus tout, c’est que ce loup s’éloigne enfin !
Or sur noir, il y a tout là-haut les étoiles et au-dessous les constellations parties à la dérive des navires et des ferries qui se découpent contre une Asie constellée de gemmes. Il a en face de lui la Corne d’Or, les néons d’Eminönü et les pics des grandes mosquées illuminées par les projecteurs et couronnées par les vols circulaires des mouettes. Le taxi repart dans la clarté brouillée de Rihtim Cadessi et Georgios Ferentinou reste sur le trottoir, un obstacle que doivent contourner des promeneurs envoûtés par la nuit.
Georgios n’est jamais venu dans ce restaurant. Il ne se souvient d’ailleurs pas de la dernière fois où il s’est rendu dans un établissement plus luxueux que la maison de thé de Bülent. Il mène une de ces existences d’où les restaurants sont exclus. Il le regrette. Il aimait sortir, autrefois. Mais Istanbul a changé et les autoguides n’ont pu lui proposer que des listes de quatre étoiles et demie accompagnées de critiques de clients sans la moindre utilité. C’est pourquoi il a demandé à Bülent où il serait allé s’il avait voulu passer une soirée merveilleuse en compagnie de son épouse. Bülent n’était jamais venu dans ce restaurant, lui non plus, mais il le savait auréolé de prestige, avec une terrasse donnant sur le Bosphore et du personnel stylé en uniforme pour ouvrir les portes des taxis et les débarrasser de leurs manteaux. Quand viendra ce soir merveilleux où ils auront enfin moins de charges et que le rêve prendra le pas sur les nécessités, c’est là qu’ils iront : au Lale.
« Monsieur ? demande le garçon du vestiaire qui a abandonné le halo doré de l’entrée pour venir à sa rencontre.
— J’ai réservé une table. Vingt heures. Au nom de Ferentinou. »
Le maître d’hôtel approche à son tour et effleure son ceptep. « Je vous souhaite la bienvenue, professeur. Vous êtes le premier. Prendrez-vous quelque chose au bar ou préférez-vous gagner immédiatement votre table ? »