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« Vous êtes un économiste, ajouta avec désinvolture l’interrogateur en jetant un coup d’œil à une feuille rangée dans la chemise. C’est une discipline valable, utile. Vous pourriez obtenir un bon poste, en tant qu’économiste. Les grandes banques en cherchent. La Turquie en a besoin. Notre gouvernement aussi.

— Je souhaite faire de la recherche.

— Oh, et c’est ce que vous faites actuellement ? »

L’homme aux photos ouvrit une autre enveloppe. Elle ne contenait qu’une seule épreuve, un grand agrandissement granuleux de personnes réunies autour d’un camion à un poste frontière.

« Votre famille est allée s’installer en Grèce, je crois ?

— Je le suppose.

— N’ont-ils pas des universités, là-bas ? Une faculté d’économie, si c’est le nom qu’elle porte ?

— J’ai préféré rester à Istanbul.

— Pour des raisons académiques ?

— Pour des raisons académiques.

— Rien de personnel ? Pas par sentiments ? Il n’existe aucun lien avec Ariana Sinanidis ?

— J’ai répondu que c’est pour des raisons académiques », rétorqua sèchement Georgios.

Et Stylo-bille fit claquer sa langue.

« Voilà qui est parfait, déclara Interrogateur. Tant de constance et de zèle est admirable. De nombreuses carrières académiques débutent bien – pour ne pas dire brillamment – mais il suffit que le sexe vienne s’en mêler pour que tout parte à vau-l’eau. Il serait vraiment dommage que vous connaissiez le même sort.

— Vous me menacez ?

— Je vous donne un conseil, comme le ferait votre tuteur à l’université. Elle est très belle, pas vrai ? »

Interrogateur tira un gros plan d’Ariana Sinanidis hors du dossier et le fit pivoter pour le montrer à tous les membres des services de sécurité. L’homme aux photos le prit et l’étudia de près.

« Une beauté classique. Nez grec. Vraiment très belle. Nous avons tous été jeunes, obnubilés par le sexe. Nous avons tous été aveugles et avons fait des bêtises, pris de mauvaises décisions. Cette fille est un agent provocateur bien connu. Elle a su vous embobiner, et je ne vous reproche rien. Comme je l’ai déjà dit, les jeunes gens se laissent guider par leur sexe mais aussi par leur cœur, et c’est un jeu romanesque, la politique, les manifs, la révolution. Les jeunes sont idéalistes, révolutionnaires. Il faut en profiter avant d’être trop vieux pour ça, avant de devenir aussi pragmatiques que nous. Vous avez un bel avenir devant vous, mon garçon. Vous n’êtes pas condamné à une vie de gratte-papier. Ne gâchez pas tout pour la folie d’un été. »

Georgios considérait ses mains posées avec légèreté et symétrie sur ses cuisses, les clichés de sa petite rébellion romanesque et de sa famille arrêtée au poste frontière un instant avant que les militaires fouillent la camionnette et confisquent tous leurs biens de valeur. Il respirait l’odeur de poumon d’agonisant régnant dans la salle d’interrogatoire.

« Meryem Nasi, dit-il.

— Brave garçon », répondit l’homme.

Le soir même, les forces de sécurité faisaient une descente dans la villa de Yeniköy. Les voisins avaient été avertis et s’étaient discrètement éclipsés. Les forces antiémeute défoncèrent la porte d’entrée avec un petit bélier. D’autres policiers escaladèrent le mur d’enceinte et traversèrent la terrasse, longèrent la piscine, renversèrent à coups de pied les tables roulantes et les relax du patio. Ils foulèrent au pas de charge les tapis blancs pour passer devant le piano à queue, les statues et les tableaux. Ils trouvèrent Meryem Nasi dans la cuisine, avec une bouteille de vin débouchée dans une main et un téléphone dans l’autre. Elle se laissa embarquer sans hurlements ni violence, même si elle cria : « Contacte Ossian » à son ami Elif Mater qui était venu de Madrid pour lui rendre visite. « C’est mon avocat. »

Son corps fut retrouvé trois jours plus tard dans une benne à ordures de la nouvelle station de métro d’Yesilyurt. S’il fut possible de l’identifier, ce fut uniquement grâce à son dossier dentaire.

« C’est moi qui ai fourni le nom de Meryem Nasi à la police », avoue Georgios. Les feux des bateaux se déplacent derrière lui. « Ils l’ont tuée. Ils m’ont gardé dans une pièce toute la journée. Ils sont venus me chercher à l’université pour m’emmener là-bas, à Üsküdar, et j’ai fini par tout leur dire. Je ne pouvais plus me taire. Quand on se trouve dans un endroit pareil, quand on prend conscience qu’on est à leur merci et qu’ils peuvent nous faire tout ce qu’ils veulent, on répond à toutes leurs questions. Ils m’ont interrogé sur toi. Ils semblaient estimer que tu étais une des principales responsables du mouvement protestataire. Je leur ai affirmé que ce n’était pas toi mais Meryem, qu’elle était l’organisatrice des manifestations, qu’elle était à la tête d’une cellule d’extrême gauche, qu’elle connaissait tout le monde. Ils l’ont arrêtée. Je ne pensais pas qu’ils iraient jusqu’à l’assassiner. C’est à ce moment-là que j’ai organisé ton départ d’Istanbul. Je l’avais trahie. Tu le sais, tous le savent, c’est de notoriété publique depuis quarante-sept ans. Georgios Ferentinou a balancé Meryem Nasi aux forces de sécurité qui l’ont alors éliminée. Ça fait près d’un demi-siècle que je suis un Judas, et j’ai fini par m’y résigner. Mais ce que personne ne sait, ce que je n’ai dit à personne, c’est que j’ai sacrifié Meryem pour te sauver.

— Je le sais », répond Ariana.

Georgios ne l’entend pas ou, s’il l’entend, il n’assimile pas le sens de ses paroles. Il est sur le point de mettre un terme à sa longue expiation lorsqu’il revient sur ces trois mots.

« Quoi ? » On se souvient à l’occasion de la vue qu’on a d’une fenêtre, un fragment de paysage appartenant à un autre continent. Parfois, le vent vous rappelle que l’étendue d’eau qui scinde votre ville est une mer sans limites. Quelquefois, vous prenez conscience que les palissades de nuages visibles sur l’horizon sont en fait des montagnes.

« Je le sais. Je le sais depuis des années. Oh, je n’en ai jamais eu la preuve et personne ne m’en a parlé. Tous ceux qui étaient impliqués en 1980 savaient quelles peuvent être les conséquences de quelques paroles. Pendant ces premières semaines passées à Athènes, j’étais hors de moi et je te reprochais la mort de Meryem. Je te haïssais. Je haïssais ce que tu avais fait. Je me haïssais parce que je t’aimais et que tu avais trahi cet amour. Je crois en fait que je ne supportais pas ce que devenait la Turquie, Istanbul, le monde que j’avais connu, en sachant que je ne pourrais jamais retrouver tout cela.

— C’est vrai ?

— Quoi ?

— Que tu m’aimais ?

— Georgios, nous avions vingt et un ans, nous étions insensés, éblouis, c’était un long été caniculaire, nous ne savions rien de la vie. Nous étions encore des gosses. Nous pensions qu’il suffisait de quelques affiches, tracts et poèmes récités dans un café pour souffler les généraux au loin comme des fétus de paille. Nous n’étions pas sérieux. La police, l’armée, les généraux… Eux, c’était du sérieux. Nous n’avions pas une seule chance. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que tu avais dû faire. Et je me suis sentie coupable parce que je devais d’être en vie à la mort de Meryem et parce que tu avais été confronté à cet épouvantable choix. »

Le cœur de Georgios martèle sa poitrine. Ses mains tremblent, mais le monde semble s’être figé autour de lui, les lumières sont suspendues comme des lanternes de mosquée, des superpositions de cercles de lumières. Les fondations sur lesquelles sa vie a reposé pendant près d’un demi-siècle viennent d’être emportées au loin. Ce qui a eu lieu, ce qui aurait pu être, tout est brassé. La vie qu’il a menée, la vie qu’il a imaginée avant d’y renoncer, tout cela est plié et mis de côté comme une robe de mariée jamais portée ; ces années, toutes ces années.