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Serre les poings. Pouces dehors.

Gros Salopard referme des menottes serflex sur ses poignets et tend la bande de plastique pour immobiliser ses bras dans son dos. Gros Salopard prend Necdet par le bras gauche, Chevelu par le droit. L’otage se raidit, plante ses talons sur le sol, laisse ployer ses genoux, se débat et se contorsionne… ce qui ne les empêche pas de le traîner hors de la chambre, en direction de l’escalier.

« Où m’emmenez-vous ? Oh, Dieu, non ! Ne me tuez pas, ne me tuez pas ! »

Connard grincheux descend bruyamment les marches, derrière eux. Necdet sent la fraîcheur d’un cylindre métallique sur sa nuque.

« Pas un bruit ou je te fais exploser la cervelle ! »

Ils reculent la camionnette contre la façade de l’immeuble, afin que les portes ouvertes dissimulent leurs activités aux lève-tôt qui passent en voiture dans Kayisdagi, mais le transfert est si rapide, exécuté avec tant de maîtrise, que Necdet se retrouve à l’arrière du fourgon qui franchit le portail sans qu’un seul conducteur de camion n’ait vu autre chose que les pommes qu’il livre en vrac ou emporte conditionnées.

Foulard vert et Chevelu sont à l’avant. Necdet est assis sur le plancher entre Connard grincheux et Gros Salopard. Avec les mains réunies dans le dos, Necdet peine à garder son équilibre. Il peut dénombrer les tournants en fonction du nombre de fois où il bascule à gauche contre les jambes de Gros Salopard et à droite contre celles de Connard grincheux. Il a le dos calé contre une pile de matériel, les boîtes en polystyrène expansé, d’autres en plastique et les cartons vus dans la pièce du haut.

« Où me conduisez-vous ?

— Vers la gloire. »

Ils ne te tueront pas. Il leur faut un otage.

Le compartiment arrière de la camionnette est obscur, car l’ampoule du plafonnier a grillé. Des aiguilles de lumière évoquant des rayons laser pénètrent par des perforations de la carrosserie, des fissures du plancher. Un étroit filet de lumière délimite le pourtour des portes arrière, mais n’est-ce pas un point vert que Necdet voit papilloter au-dessus du verrou supérieur ?

Desserre les poings.

Necdet se repousse en arrière, contre le matériel, afin de dissimuler ses mouvements. Ses mains le font souffrir, le sang palpite dans ses doigts. Il se laisse aller, plie les pouces. Les liens se desserrent et un espace apparaît. Necdet tire sur le collier en plastique. C’est douloureux, le serre-câble entaille sa peau mais il le sent glisser sur le renflement de ses pouces.

Ils sont partis en mission. C’est le jour J. Ils vont passer aux actes. Où sont les policiers ? Pourquoi l’enfant aux Bitbots ne les a-t-il pas contactés ? Il a dû le faire et sans doute préfèrent-ils garder un profil bas en attendant de pouvoir intervenir. Peut-être souhaitent-ils découvrir s’il n’y a pas un deuxième groupe prêt à prendre le relais si celui-ci se fait capturer. Quelle qu’en soit la raison, le voici mêlé à une guerre sainte. Hizir, vous ne m’avez encore jamais abandonné… Aide qui vient d’au-delà de la compréhension, sauvez-moi !

La camionnette tressaute et stoppe brutalement. Les portes s’ouvrent et claquent, la lumière du jour agresse ses yeux. Necdet teste ses liens. Ils céderont. Ils débiteront ses mains en lambeaux mais il finira par s’en défaire. Agir à présent l’obligerait toutefois à plonger tête baissée dans cette clarté aveuglante et il ne réussirait pas à parcourir plus de trois mètres. Hizir le lui indiquera, quand le moment sera venu. C’est presque avec douceur que Gros Salopard l’aide à descendre du véhicule.

Ils se sont arrêtés devant une installation industrielle grande comme un terrain de basket – un fouillis de grosses conduites jaunes, de valves bleu vif et de volants métalliques – avec en son centre une machine blanche massive qu’abrite un toit en tôle corrodée. À une extrémité se dressent trois cylindres verticaux de près de six mètres. Avec tous ces tuyaux qui entrent et qui sortent, l’ensemble fait penser à une monstrueuse pompe à eau servant à alimenter un village. Protégé par un grillage que surmontent des spires de barbelés-rasoirs destinés à dissuader les mordus d’escalade, le tout est niché de façon incongrue derrière une petite galerie commerciale délabrée et au pied de quelques immeubles de construction récente. Barbelés, pompes et portail, tout arbore fièrement le logo de la société Özer.

Le cadenas est forcé si rapidement que les intrus ne semblent pratiquement pas s’arrêter. Le passage d’un craqueur de code, une giclée de nanos déverrouilleurs et ils sont à l’intérieur. Chevelu recule pendant que Gros Salopard repousse Necdet afin que les habitants du lotissement ne puissent pas le voir. Connard grincheux referme le portail. L’assaut lancé par les ingénieurs de Dieu contre la station de compression de Kayisdagi a débuté.

Can prend conscience des souffrances que lui inflige la froidure. Il a l’impression que ses doigts sont cassants et vont se rompre, que ses pieds ont été transmués en sabots d’acier. Le froid a figé tous ses os et ses muscles, pénétré la totalité de ses cellules. Il tremble et ne peut s’arrêter. Il est dans l’incapacité de se déplacer, alors qu’il doit pourtant le faire. L’alerte a sonné. Bébé Rat est reparti.

Le froid s’est insinué jusqu’à lui à la faveur de la nuit. Il est venu de l’est en franchissant Kayisdagi pour s’infiltrer dans le tuyau où il se trouve et le réveiller. Il ne l’autorisera pas à se rendormir. Cela fait des heures que l’enfant est recroquevillé là, emmitouflé dans sa veste pour profiter du peu de chaleur que diffusent les Bitbots. Il a toujours pensé que veiller toute la nuit devait être formidable, comme le soir où ils l’ont privé de son sens de l’audition, que la Turquie est entrée dans l’UE et qu’il est resté debout jusqu’à point d’heure pour admirer les feux d’artifice silencieux et voir l’homme peint tomber de l’immeuble d’en face. Mais ne pas pouvoir dormir est pénible, ennuyeux, interminable et froid froid froid. Les héros ne sont jamais gelés comme ça, dans les récits d’aventures. Il n’est précisé nulle part que la froidure est bien plus redoutable que les chacals, les chiens errants et même le dernier loup d’Istanbul. Si l’Enfant détective meurt d’hypothermie, son corps sera découvert par les grutiers qui soulèveront la conduite en béton dans laquelle il se cache.

Du béton si froid qu’il en paraît brûlant. Mais il vient d’entendre le signal d’alarme. Can contraint ses membres à se mouvoir, déplie péniblement ses doigts sans vie, fait glisser ses pieds de granit vers l’avant. Est-ce ce que ressentent les vieillards, comme M. Ferentinou ? C’est épouvantable ! Il sort de son abri et retrouve la lumière. Le soleil est toujours sous l’horizon et tout est ici grisâtre, impitoyablement glacial. Can souffle sur ses mains. Au travail, au travail… Il déroule son ordinateur. L’initialisation est lente, bien trop lente. Can pousse un petit cri de frustration quand ses doigts engourdis ratent la bonne touche, se déplacent par saccades dans le champ haptique. Il en pleure presque, lorsqu’il réussit enfin à ouvrir l’application. Il y superpose le plan de la ville. Necdet est proche. Il localise le chantier de construction, et la route que suit la camionnette. C’est en boitillant que Can sort de l’enchevêtrement de conduites pour voir le véhicule blanc s’éloigner en accélérant dans la circulation du petit matin. Nord-est. La station de compression de Kayisdagi, comme il fallait s’y attendre. Il reconfigure les Bitbots. Leur charge est très faible. Il devra sous peu les brancher sur une prise de courant, ou acheter quelque part deux cartouches de gaz pour le chargeur catalytique.

Tout va mieux, à présent. Au moins y a-t-il un semblant de soleil et a-t-il un but à atteindre. La tiédeur ne pénètre que très lentement la glace qui l’a envahi, mais le soleil acquiert de la vigueur. Can tente de faire abstraction de la souffrance et des tiraillements de son estomac en imaginant ce que serait l’existence si les humains étaient comme les fleurs et n’avaient besoin que du soleil pour vivre. Nul n’aurait encore froid. Et il doute que les plantes souffrent de la faim. Ce qui ne changerait cependant rien à la pénibilité de la nuit. Peut-être même la redouteraient-ils encore plus qu’à présent. Ils la peupleraient de terreurs plus angoissantes que les loups immatériels d’Istanbul, des démons et des horreurs innommables.