Necdet redresse la tête, surpris. Le bruit était si doux et diffus qu’il s’est rétracté dans le fond sonore qui ne retient pas son attention, comme les grondements de la circulation. C’est seulement à présent qu’il a disparu que son absence l’intrigue. Le bourdonnement des moteurs a cessé.
« Les pompes se sont arrêtées ! s’exclame Chevelu.
— Quoi ? demande Connard grincheux.
— Les pompes se sont arrêtées. Écoutez, plus rien ne marche !
— Remets-les en route, ordonne Foulard vert.
— Il doit s’agir d’un test automatique et je devrais pouvoir passer outre. » Chevelu se penche sur le clavier et s’affaire. « Non. C’est un ordre envoyé du centre de contrôle. Voyons voir s’il est possible de l’annuler. Non. La totalité du réseau est touchée. Tout le système d’Özer a été déconnecté. »
Même Gros Salopard s’est mis debout. Necdet lève les yeux. Serpent le suit sous le plafond, en rampant derrière les conduites et les câbles.
« Qu’est-ce qui s’est passé ?
— J’essaie de le déterminer. C’est comme si Özer venait de disparaître.
— Trouvez-moi une clé, il doit être possible d’ouvrir manuellement les vannes ! » gronde Connard grincheux en passant entre Chevelu et Foulard vert.
Necdet remarque alors un nouveau bruit, tout d’abord quasi imperceptible puis de plus en plus sonore. Pour une fois, ce n’est pas Hizir qui s’adresse à lui car Foulard vert, Chevelu, Connard grincheux et Gros Salopard ont redressé la tête. Ils entendent comme lui le bourdonnement d’un milliard d’insectes.
« Des microbots ! s’exclame Connard grincheux en glissant une main dans son gant-arme.
— Maintenant ! » crie Necdet.
Le reptile se laisse choir sur la tête de Gros Salopard, qui hurle, recule en titubant, trébuche et part à la renverse en s’agitant comme un beau diable et en poussant des cris de terreur primale. Un serpent tombé du ciel ! Necdet se dégage de ses liens. En deux pas, il atteint Gros Salopard qui est toujours sur le sol, ramasse son fusil d’assaut avec ses mains ensanglantées et lui balance un violent coup de crosse dans le ventre. Gros Salopard vomit.
« Pardonne-moi, mon frère. »
Necdet le frappe encore, cette fois à la tempe, puis il s’enfuit. Il croise un ouragan de microbots dans la ruelle. Il voit les ingénieurs de Dieu lever leurs armes gants de boxe et les microbots tombent tels des flocons de neige noire. Les terroristes pivotent, visent, tirent sans bruit. Les bots volants sont éliminés, un escadron après l’autre, et leurs carcasses pleuvent sur ses épaules et sa tête. Necdet court toujours, vers la rue dégagée. Deux rats blancs, un gros et un tout petit, détalent à ses côtés. Puis, dans un tonnerre de rotors, l’hélicoptère surgit.
Il entend crier son nom. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas permis. Ça signifie game over, rentre, reviens à la maison. Il y a une deuxième voix. Il reconnaît son propriétaire. Pas tout de suite, monsieur Ferentinou ! Il a une mission à terminer, une affaire à élucider. Il voit à présent sa mère passer devant les boutiques de la galerie marchande, en regardant de toutes parts. Croit-elle qu’il peut se dissimuler dans le caniveau comme Rat ou se percher au bord du toit comme Oiseau ? Elle épelle son nom avec ses mains, ce qui lui permet de feindre de n’avoir rien remarqué. Puis il aperçoit M. Ferentinou qui approche dans la rue en compagnie d’un inconnu. Les deux hommes se dirigent vers la station-service. Bulle de gaz est garée à côté d’un véhicule de la police. Pas tout de suite, pas tout de suite, pas tout de suite ! Can abandonne furtivement son banc et se glisse sous le petit porche peint en rouge de la mescid en tôle. Il feint toujours de n’avoir rien vu quand un autre son fait vibrer le toit métallique de la chapelle. L’air lui-même vrombit. Necdet lorgne hors de sa cachette. Au-dessus de Kayisdagi le ciel devient granuleux et caille en myriades de microbots, un nuage noir comme la fumée. Can hoquette. Il aurait raté l’intervention de Serpent, s’il n’avait pas entendu Necdet lui crier : « Maintenant ! »
Il réagit sans réfléchir et abat son poing dans le champ haptique. Il voit SuperDry blêmir de terreur… juste avant que cet homme, Necdet et la station de compression du gaz ne roulent les uns sur les autres dans un tourbillon d’images.
« Attaque reptilienne démoniaque ! s’exclame un Can transporté de joie. Attaque reptilienne démoniaque ! »
Il court à l’aveuglette. Sortir. Les débusquer. Mission accomplie, Enfant détective ! Redeviens Rat ! ordonne-t-il. À moi, les Bitbots ! Il espère que Bébé Rat a capté l’instruction et s’est détaché de la camionnette blanche.
Les microbots grimpent en tourbillon, s’élèvent loin au-dessus de Kayisdagi puis piquent dans l’impasse qui mène à la station de compression. Après quoi ils se laissent tomber du ciel. Can en reste bouche bée. Des sous-essaims complets s’abattent comme des grêlons. Son écran cafouille puis s’éteint. Can en couine de frayeur. Les insectes robots crépitent sur le toit de tôle de la mescid.
« Armes EMP ! » murmure-t-il, le souffle court. C’est le plus prenant de tous les films jamais tournés. Rat et Bébé Rat courent à toutes pattes dans l’impasse, oscillant, titubant, roulant alors que chaque nouveau tir provoque une nouvelle pluie de microbots. « Venez ici ici ici ! » siffle Can. Un tir bien dirigé leur serait fatal. Necdet. Il voit Necdet approcher, ensanglanté et muni d’un gros fusil d’assaut.
Avec un fracas qui ébranle la poitrine de Can comme si c’était un tambour, deux hélicoptères approchent en rase-mottes du petit minaret de la mescid. Ils survolent les immeubles qui se dressent derrière les boutiques miteuses. Le premier reste en position au-dessus de la station de compression, l’autre va se placer à l’aplomb de la supérette. Tous les habitants du quartier sont dans la rue mais personne ne bouge. Le rugissement des moteurs chasse l’air des poumons de Can et les pensées de sa tête. C’est la chose la plus extraordinaire à laquelle il lui a été donné d’assister. Rat et Bébé Rat traversent la chaussée en éparpillant les microbots morts comme des mouches desséchées. À la porte de la mescid, ils bondissent et explosent dans les airs en leurs innombrables composants, avant de se regrouper en un essaim… juste à l’instant où les blindés virent dans Namik Kemal Cadessi.
L’individu qui sort en titubant de l’impasse est couvert de sang et armé.
« Necdet ? » appelle Mustafa. L’homme lève les yeux, déconcerté. « Necdet ! »
Mustafa court vers lui. Des microbots morts craquent sous ses semelles. Le battement des pales des hélicoptères sature le monde entier. Necdet jette le fusil au loin, comme s’il venait de prendre conscience qu’il tient la jambe d’un amputé. Mustafa l’étreint comme s’il était son frère.
« Viens, viens avec moi, tu es sauvé. C’est moi. Mustafa. Mustafa du Centre de sauvetage. Viens, la police est là, on va s’occuper de toi. » Le sergent approche déjà, d’un pas rapide, pour leur prêter assistance. Puis tous se figent comme les engins blindés à six roues pénètrent lourdement dans Namik Kemal Cadessi et barrent le passage dans les deux directions. Les premières lignes se déploient, s’ouvrent comme les mandibules d’un insecte constitué de plans inclinés et de boucliers. Des silhouettes orange s’en déversent. Sur le dos de leur combinaison et le devant de leur casque on peut voir une rosace de flèches noires pointant vers le centre sur fond jaune. Tous sont armés et avancent pour couvrir la totalité de la rue. Le battement sonore des pales de l’hélicoptère est couvert par les annonces que beuglent des haut-parleurs.