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« Services de sécurité, attention, attention ! Alerte nanotechnologique, alerte nanotechnologique. Évacuez immédiatement le secteur, évacuez immédiatement le secteur ! N’emportez rien avec vous. Allez tous vous abriter derrière les blindés. »

Mais Georgios Ferentinou voit trottiner les Bitbots.

« Can ! Can ! »

Sa voix est engloutie par le fracas ambiant et il se dirige vers la petite mescid peinte en rouge qui jouxte la supérette. Les autorités répètent leurs instructions quand Can apparaît sur le seuil de la chapelle. Il est terrifié et minuscule. « Can ! »

Une silhouette émerge de la ruelle, un homme émacié aux cheveux frisés en bataille. Il brandit un fusil d’assaut et s’élance vers Georgios et la station-service.

« Monsieur ! Couchez-vous, monsieur ! »

Les détonations sont assourdissantes. Le dos de l’individu fluet explose mais il continue d’avancer, droit dans la pluie noire de microbots, les bras écartés comme les pattes d’une araignée écrasée. Sur le seuil de la mescid, Can Durukan s’est figé. Sa respiration est hachée. Il a des spasmes. Ses yeux sont exorbités. Il lève un doigt et s’effondre.

« Au secours ! Au secours ! » C’est en baissant la tête que Georgios Ferentinou s’élance vers la mescid.

« Monsieur ! À terre, monsieur !

— Appelez une ambulance ! » crie Georgios. Le fracas est assourdissant. Flasque et livide, Can semble avoir cessé de respirer. « Oh Dieu oh Dieu ! Can Can Can Can Can ! » Georgios ne sait quoi faire. « Aidez-moi ! » Mais nul ne peut t’entendre, Georgios Ferentinou.

Les soldats en tenue de combat nanofiltrante progressent d’abri en abri pour se rapprocher de l’impasse. Un homme arrive en courant de la station de compression. Il est désarmé mais son expression indique qu’il bout de colère, comme un chien enragé.

Il charge les militaires puis lève les mains à sa gorge. Un coup de feu le tue net.

« Allez, allez, Can, ça va aller ! » Georgios tente de soulever l’enfant, mais il est trop âgé et trop gras, et le petit garçon est trop lourd et trop flasque. Il ne trouve pas de prises et hisse Can sous un bras pour le traîner hors de la mescid en baissant la tête. « Ne tirez pas ! Ne tirez pas ! » Il prend un mouchoir de sa poche et l’agite.

Une femme sort de la station de compression. Elle a des lunettes, un foulard vert et les bras levés. Les soldats la gardent en joue. Elle avance avec assurance et audace, sans la moindre peur. Un des militaires pianote sur le dessus de son autre gant.

Georgios Ferentinou traîne Can vers les véhicules blindés. La femme se dirige elle aussi vers les soldats. Elle sourit, lève les mains à son collier et paraît surprise. Le militaire tapote toujours son gant. Puis ses collègues s’emparent d’elle, la font choir sur le sol, lui arrachent son collier et la menottent.

« Aidez-moi ! » crie Georgios Ferentinou, à bout de forces. Des hommes en combinaison orange quittent leur abri. Deux soulèvent Can, un autre aide Georgios qui ajoute : « Il lui faut une ambulance ! Il a une maladie de cœur ! »

Il entend des sirènes approcher en dépit du fracas de l’hélicoptère.

« Nous allons nous occuper de lui », affirme le soldat qui lève les mains pour faire sauter des fixations étanches et retirer son masque nanofiltrant. Georgios a besoin d’un instant pour le reconnaître, car l’incongruité de la situation défie sa logique. Il s’agit en effet du major Oktay Egilmez qu’il a vu pour la dernière fois sur le pont du ferry de Cadiköy. « Nous pouvons nous féliciter que quelqu’un ait prêté attention à vos déclarations, professeur Ferentinou.

— L’enfant…

— Nous allons faire le nécessaire. Docteur…» Un homme en orange qui a retiré son casque pour nettoyer les poignets écorchés de Necdet lève les yeux. « Quand vous en aurez terminé avec cet homme, pourrez-vous examiner le professeur Ferentinou ? Nos soupçons étaient fondés, le vecteur était bien le gaz. Mais il ne nous était pas venu à l’esprit qu’ils utiliseraient les gazoducs pour propager ces nanoagents.

— De qui s’agit-il ?

— Pas la moindre idée. Ils ne sont fichés nulle part. Nous neutralisons tout leur matériel. Ils constituent une équipe technologiquement très avancée, ce qui est inquiétant. Mais nous avons fait une prisonnière et nous allons pouvoir remonter jusqu’à la source. »

L’ambulance est arrivée. Feux bleus qui clignotent. Georgios suit des yeux les auxiliaires médicaux qui emportent la civière de Can puis la font glisser à l’arrière du véhicule.

« Je dois l’accompagner.

— Il faut vous examiner, après quoi la police se chargera de vous ramener chez vous. » Le major Egilmez retire un gant. « Je suis ravi de pouvoir me débarrasser de ce machin, je vous le dis. Merci, professeur. » Il lui tend la main. Toujours sonné, entouré de soldats, de véhicules blindés, d’hélicoptères, de morts et de blessés, Georgios la serre. « Du beau travail. »

Le major s’incline devant le professeur puis va s’entretenir avec Sekure Durukan, que des militaires aident à monter à l’arrière de l’ambulance. Puis les portes sont fermées, les sirènes mugissent et l’ambulance s’éloigne. Des soldats fourrent les cadavres dans des sacs mortuaires. La police déroule des rubans afin d’interdire le passage et parquer les badauds. La radio grésille. Les gens s’agglutinent.

Assis au bord du caniveau, Mustafa tient Necdet par l’épaule. Necdet qui garde sa main dans la sienne, comme un très vieil ami. Georgios reste à l’écart, une silhouette solitaire. Les hélicoptères s’élèvent de leur position stationnaire avec une synchronisation admirable, s’inclinent comme pour saluer les spectateurs puis s’éloignent au-dessus de Kayisdagi.

Une sonnerie de ceptep.

Leyla Gültasli ramène l’oreiller sur sa tête. Il a un côté frais. Pour la première fois depuis des semaines, elle peut bénéficier d’un peu de fraîcheur.

Le ceptep sonne toujours.

Elle veut jouir de son statut de déesse pendant encore un court instant.

Le temps que les membres de l’équipe Ceylan-Besarani atteignent Bakirköy en empruntant divers moyens de transport, la nouvelle s’était répandue et la plupart des habitants de l’immeuble s’étaient réunis dans l’appartement autour du punch et de la bière pour les buveurs et un assortiment de pâtisseries pour les autres. Leyla entendit la musique de la rue, lorsqu’elle inséra la Peugeot à l’emplacement qui lui était réservé. Pistolets à confettis, serpentins et bombes à fil saluèrent son entrée. Le volume sonore aurait pu justifier l’intervention de la police, s’il était resté quelqu’un dans les appartements voisins. Oncle Cengiz lui serra la main, chaleureusement et en beuglant des félicitations qu’elle ne put comprendre. Tante Betül l’étreignit, sous-tante Kevser l’étreignit, cousin Naci – qui s’était autoproclamé son garde du corps officiel – fit écarter la foule pour lui permettre d’atteindre le balcon et recevoir la bénédiction de grand-tante Sezen, qui l’embrassa sur les deux joues. Puis les amis de la famille et les pique-assiette se turent quand Leyla remit à la matriarche les deux moitiés du Coran. La vieille femme les prit, prononça la Bismillah et les réunit solennellement.

« Faisons en sorte que rien ne vienne les séparer de nouveau », dit-elle en ayant les larmes aux yeux.

Leyla remarqua qu’elle pleurait. Cousin Naci aussi, même s’il souriait en même temps. Puis quelqu’un mit de la musique arabesque, la meilleure, ces airs entraînants auxquels nul ne peut résister. Et les filles s’alignèrent et retroussèrent le haut pour dénuder leur ventre, s’adressèrent des signes de tête et des rires tout en se trémoussant, puis les garçons les imitèrent en levant les bras et si oncle Cengiz était aussi souple qu’un parpaing, cousin Naci démontra qu’il était un excellent animateur, dansant avec légèreté comme le font souvent les plus corpulents. Les fruits du taekwondo, sans doute. Ils firent signe à Aso, qui secoua la tête – non, non, les nanotechnologistes ne dansent pas – mais tous insistèrent – allez, allez, allez – et il finit par accepter et étudia leurs pieds pour assimiler les pas. C’était un piètre danseur mais Leyla pouvait constater qu’il y mettait de la bonne volonté et que ses yeux brillaient. Finalement, les filles répliquèrent avec un vieux remix d’Ibrahim Tatlises et Aso cria qu’il connaissait ce morceau, qu’il avait grandi en l’écoutant, que sa mère le chantait constamment, et il se plaça face à l’alignement de tantes et de sous-tantes, de cousins et de cousines, afin de danser lui aussi. Et Leyla se dit, C’est en mon honneur, pas vrai ? La fête battait son plein quand Leyla remarqua que son ceptep sonnait et elle alla se réfugier dans le calme tout relatif du balcon de grand-tante Sezen. Un appel de Demre. Sa mère était fière d’elle, son père était fier d’elle, ses sœurs étaient fières d’elle… Ce n’était pas pour rien que ses parents s’étaient saignés aux quatre veines pour lui payer des études. Elle redevint larmoyante.