Puis Yasar arriva finalement en compagnie d’une Zeliha qui s’était maquillée et mise sur son trente et un, métamorphosée d’employée de bureau revêche en vamp hyper glamour, et de nouveau pistolets à confettis, serpentins et bombes à fil furent mis à contribution. Oncles, tantes et voisins restèrent dans le séjour pour danser sur la musique arabesque mais les jeunes emportèrent le karaoké dans la grande chambre et Zeliha prit le micro pour devenir une chanteuse de complaintes à la voix rauque. Où est mon contrat ? lui cria Leyla, mais Zeliha était absorbée par son rôle de diva. Deux heures plus tard, elle chantait toujours. Elle était seule dans la chambre, mais elle se suffisait à elle-même.
Quand Aso ramena Leyla chez elle, la nuit battait son plein. Taxis et Mercs. Minijupes, chaussures flashy. Jeunes hommes éveillés à la barbe d’un jour millimétrée. Tout ce qui est branché et va de club en bar en club. Tout Istanbul célèbre l’événement, pensa Leyla. Et Istanbul porte le deuil, et Istanbul a peur et Istanbul espère. Istanbul est tout à la fois. Il était quatre heures du matin quand la Peugeot atteignit en ronronnant la place Adem Dede. L’air était vif, le silence profond. Aso pouvait sentir les djinns regroupés autour d’eux comme un banc de poissons, attendant la suite, ni bienveillants ni malveillants.
« Tu sais, je ne t’ai jamais posé la question, mais où est-ce que tu habites ? lui demanda Leyla.
— J’ai un appartement, là-bas à Bostanci », répondit Aso.
Maison, famille, partenaires. Il n’était à aucun moment venu à l’esprit de Leyla qu’il pouvait avoir d’autres sujets d’intérêt que la nanotechnologie.
« Et Yasar ?
— Il va rester là-bas.
— Et Zeliha ?
— Oh, elle passera la nuit dans le lit pliant de la chambre de tante Betül. Ça fait des mois que Yasar la saute.
— Je l’ignorais. »
Aso hésita à fermer la portière.
« Oh, oui, je voulais dire…
— Oui ?
— Je crois qu’on devrait, tu vois, te prendre en CDI. »
Le ceptep sonne, sonne et sonne encore. Leyla rabat l’oreiller sur ses oreilles, mais c’est insuffisant pour l’isoler du monde extérieur. Réponds, réponds ! Elle lance l’oreiller à l’autre bout de la pièce.
« Oui ?
— Leyla, c’est Yasar. Özer gaz et matières premières vient de couler. »
Le vélin fait quarante-cinq centimètres par vingt et un, avec vingt-deux millimètres réservés à la reliure. On y trouve des extraits du Pentateuque et du livre de Ruth, chapitre IV, versets 18-22, une généalogie du roi David. Le texte a été écrit avec élégance par un Ashkénaze entre la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe, quelque part dans le centre de la France ou le sud de l’Allemagne.
Le texte du Pentateuque est disposé dans un panneau central encadré par trois piliers décoratifs qui forment deux arches. L’espace séparant les piliers est comblé par des entrelacs de feuilles de vigne, une tige sinusoïdale d’où sortent de petites feuilles en éventail. La tige de la colonne de droite a une texture plus riche, avec un corps central enveloppé de bandelettes. Leurs extrémités sont altérées de façon à représenter un animal fantastique, des têtes de serpents assorties qui se rejoignent tout en bas sous le texte, avec un bestiaire différent au sommet. Sur la gauche, un chien ailé croise sa langue trifide avec celle d’une chimère de chèvre et de girafe également ailée. Les contours des animaux, les serpents, les pampres, les fleurs, les piliers, les arches et les moindres détails sont de magnifiques exemples de microcalligraphie. Ils sont constitués de lettres miniatures, si petites qu’il est difficile de les voir à l’œil nu. Il s’agit d’un texte massorétique, avec les notes et les commentaires traditionnels dans la marge. L’artiste a tout transformé en ornements. Des mots à l’intérieur des mots.
Ayse Erkoç contemple longuement le panneau avant de le suspendre au mur. C’est la pièce de sa collection qu’elle préfère, celle dont elle ne se séparera jamais. Elle affronterait le feu et les armes, pour cette microcalligraphie ashkénaze. Elle se souvient de l’avoir achetée à une vente aux enchères avec ce qui restait de l’argent légué par son père. Avant son acquisition, elle n’avait eu d’yeux que pour les illustrations. Ensuite, elle avait consacré des mois à l’exploration d’un monde constitué de mots, constitués de lettres, la transcription de l’esprit divin sur la surface réceptrice de la terre.
Ayse et Hafize ont réparti les caisses dans la semahane en fonction de l’espace mural qu’occupera leur contenu. Ayse dépose le Pentateuque ashkénaze à sa place. Derrière lui, dans la caisse, se trouvent les canons de concordances de Constantinople. Le verre est fendu. Le conseil d’administration des Antiquités et Musées n’a aucun respect pour ce qui est ancien et magnifique. Ayse le soulève, regarde longuement les admirables médaillons des bustes des quatre évangélistes. Ils ont été enluminés en or. Elle le remet dans la boîte.
Adnan est sous le bureau, occupé à rétablir les branchements électriques et le wifi.
« Je me débrouille aussi en reliure », déclare-t-il. Il a suspendu sa plus belle veste sur le dossier d’une chaise pour ne pas la froisser. L’attaché-case contenant les titres au porteur est posé sur le siège. « À moins que tu n’aies besoin de quelqu’un pour dynamiser une tractation ? Toutes les propositions raisonnables seront prises en considération. Je viens de me rendre totalement disponible.
— Tu viens surtout d’empocher quatre millions d’euros. Tu n’as pas besoin de travailler.
— J’ai empoché quatre millions dont je dois me débarrasser au plus vite, sans faire de vagues, avant que le Maliye Bakanligi et la Brigade Financière chargent des IA d’audit de s’intéresser aux dépenses des ex-traders d’Özer. Qui a embarqué la cagnotte du thé, qui s’est accordé une indemnité de licenciement rondelette, qui a fait passer vingt millions d’euros de gaz iranien pour de la qualité supérieure provenant de Bakou ? N’as-tu pas envisagé d’ajouter une extension à ta galerie, ou de quitter cette maison pour aller t’installer dans un bâtiment qui évoque un peu moins une morgue ? »
Ayse se tourne vers lui.
« Tout est terminé, ici, lance-t-elle. Les dégâts sont irrémédiables. J’ai toujours dit que la réputation est la chose la plus importante, dans mon métier. Je ne pensais pas que ça s’appliquerait un jour à moi. » Elle se dirige vers les magnifiques bureaux des débuts de la république regroupés au centre de la piste de danse. « Désolée. Tu n’y es pour rien. Non, chéri, la galerie Erkoç appartient au passé. Je compte liquider tout le stock. »