Hafize, qui reconstitue un mur de miniatures pas plus grosses que son pouce, lève les yeux vers elle.
« Tu as découvert l’homme mellifié, rappelle Adnan. Ce n’est pas rien, crois-moi. C’est une putain de légende. C’est l’équivalent de l’Épée du Prophète ou du Saint-Graal.
— Mais j’ai fait inculper la moitié des antiquaires d’Istanbul ! Mon vieil ami Burak Özekmekçib va peut-être perdre sa licence, Ahmet et Mehmet risquent six ans de prison et plusieurs millions d’euros d’amende alors que mon casier est toujours vierge. Que vont-ils en penser ? Chaque fois qu’ils parleront d’Ayse Erkoç, ce sera pour me traiter de balance. Mais… mais…» Ayse s’accroupit sur ses talons afin de regarder dans les yeux Adnan qui est allongé sur le dos, aussi vulnérable qu’un nourrisson dans son berceau. « Mais d’autre part, j’ai goûté à l’homme mellifié.
— Il est comment ? »
Ce qu’Ayse apprécie chez Adnan, c’est qu’il sait quand il convient d’être sérieux.
« Doux. Il n’existe rien de comparable. Et rien n’aura le même goût, ensuite. Je comprends Barçin Yayla. Il ne peut rien y avoir d’aussi lumineux que le nom secret de Dieu. Il doit être écrit dans des couleurs que nul n’a jamais vues. C’est pour cela qu’il envisageait de se brûler les yeux avec de l’acide. Ce serait un acte d’imploration. Mais quelles possibilités s’offrent à ceux qui, comme moi, n’ont pas la foi ?
— Nous pourrions quitter Istanbul. Partir, tout simplement, pour débuter ailleurs une nouvelle vie. Retourner à Kas, où je mettrais sur pied deux ou trois entreprises, par exemple un centre de loisirs de plein air avec VTT, randonnée, kayak, plongée sous-marine. Même après avoir réglé tous les pots-de-vin il devrait rester pas mal de monnaie, sur quatre millions.
— Le soleil et la mer ? Très peu pour moi, chéri. Je ne sors jamais. J’aime les œuvres d’art, les choses magnifiques, rares et précieuses. Je suis une Stambouliote. Je m’étiolerais, si j’allais plus loin que Bursa. »
Adnan se redresse et braque ses doigts sur elle, comme si c’était le canon d’un pistolet.
« Au fait, ce yali… On ne pourrait pas attendre un an ou deux ? Les premières choses qu’ils vont chercher, c’est les achats immobiliers. »
Ayse s’assied en tailleur sur le plancher de la semahane, à côté de lui. Leurs corps se frôlent de façon naturelle, intime.
« Tu peux même l’oublier pour de bon, chéri. C’est toi qui en mourais d’envie. Moi, ça ne m’a jamais emballée.
— Qu’est-ce que tu lui reproches ?
— Oh ! Il se trouve du mauvais côté du Bosphore, voyons ! »
Ils rient. Un rire forcé et désespéré qui contient toutefois l’essence de tous les rires, car c’est admettre le ridicule de l’existence humaine. Une célébration de ce fait. Puis ils restent allongés côte à côte, pour rire tout leur soûl.
« Madame ? » Ayse lève les yeux vers Hafize qui se découpe sur les lanternes du lustre et lui tend une enveloppe. « Quand vous étiez retenue par la police, j’ai vendu un objet à une cliente. Une voisine. Leyla Gültasli. Vous la reconnaîtriez, si vous pouviez la voir. La jeune femme de l’appartement deux.
— Que lui avez-vous vendu ?
— Le demi-Coran. La miniature que ce Topaloglu vous a apportée lundi.
— Je ne veux plus entendre prononcer ce nom dans cette maison. Le demi-Coran ? Je vous félicite d’avoir trouvé preneur.
— Je n’y suis pour rien. Elle était à sa recherche. Elle m’en a donné mille euros. »
Ayse se redresse.
« C’est bien plus qu’il ne vaut !
— Il avait encore plus de valeur à ses yeux. Madame, Adnan Bey, je vous ai entendus dire que vous avez des capitaux à investir, que vous deviez placer rapidement une somme importante. J’aurais une suggestion à vous faire. »
10
Nous sommes en l’année 1197 de l’hégire, soit en 1783 apr. J.-C., et le regard de Mahtab – épouse de Kurosh Tehranian, un fonctionnaire de Tabriz – est retenu par un reflet argenté dans la vitrine d’un bouquiniste du vieux bazar de la ville. Il s’agit d’un Coran miniature, incluant une loupe dans sa couverture en argent, un objet magnifique. Le Coran idéal pour un voyageur ou un négociant, un militaire ou un pèlerin. C’est d’ailleurs pour un pèlerinage que Mahtab en fait l’acquisition. Après avoir pendant bien des années mis de côté une partie de ses rémunérations, Kurosh Tehranian va enfin effectuer le hadj pour compléter sa vie et se libérer d’une obligation.
Vient 1243/1827. Salman Tehranian, membre d’une mission diplomatique de la dynastie des Qajay de Téhéran, se rend à Constantinople pour négocier le soutien des Ottomans dans la guerre russo-persane qui a débuté en 1826. Il tombe malade à Konya. La délégation poursuit son chemin vers Constantinople après l’avoir laissé aux bons soins des médecins de l’hôpital du Tombeau de Mevlâna. Il meurt trois mois plus tard et lègue son bien le plus précieux, un Coran miniature dans un étui d’argent, à Yusuf Horozcu qui a veillé sur lui avec sympathie et dévouement. La mission envoyée à la Sublime Porte de l’Empire ottoman se soldera par un échec.
Vient 1275/1858. Lors de son mariage avec Atif Ceylan, ébéniste à Hacievhattin, la dot de Fikriye Gören comprend un Coran miniature décrit dans les termes suivants : « de fabrication persane, filigrané d’argent avec loupe de cristal ». Pour être autorisé à épouser leur fille, Atif Ceylan a dû démontrer son savoir-faire et il a réalisé un petit chef-d’œuvre : une malle d’une extraordinaire beauté, un coffre au trésor orné de motifs floraux d’une complexité inouïe. Néanmoins, cet objet devait porter malheur à cette famille. Nilufer Gören, alors âgé de soixante-trois ans, trébucha et tomba. Sa tête heurta un angle de ce coffre et cette chute lui fut fatale. Ses proches traînèrent la malle à l’extérieur et la brûlèrent.
Vient 1335/1916. Les nombreux passe-droits, faveurs et pots-de-vin dont Abdelkader Hasgüler a fait bénéficier divers fonctionnaires n’ont porté aucun fruit et il se voit attribuer des armes, un uniforme et un bon de transport pour le ferry qui l’emportera vers la gare d’où il devra gagner Çanakkale et Gallipoli, au-delà des Dardanelles. Sur le quai, sa mère lui remet un porte-bonheur censé lui permettre de revenir sain et sauf à Istanbul : un Coran miniature familial, coupé en deux. Il fera en sorte de retrouver son autre moitié, affirme-t-elle alors que le ferry éructe de la fumée dans le ciel vespéral. Grâce à sa protection, Abdelkader survit à la mitraille, aux obus et à l’enfer de Gallipoli et il regagne Istanbul pour y fonder une famille tentaculaire, forte et exubérante.
Vient 1448/2027. À un bureau de la semahane du couvent des derviches d’Adem Dede, Adnan Sarioglu et Ayse Erkoç achètent pour deux millions d’euros les deux moitiés du Coran des Gültasli. Ce faisant, ils deviennent les propriétaires de la société nanotechnologique Ceylan-Besarani dont Yasar Ceylan et Aso Besarani sont les directeurs exécutif et technique.
Ils se serrent la main par-dessus la table. Leyla Gültasli et Hafize Gülek sont les témoins de cet accord.
« Bien, déclare Adnan Sarioglu. Vous avez énormément de talent mais vous êtes nuls sur un plan financier. Je vais donc prendre la situation en mains. Vous vous chargez de la partie scientifique, et moi je rapporte le fric. Je travaillerai de mon côté et vous resterez au NanoBazar. Je ne veux pas qu’un nom pareil figure sur mes cartes de visite, et je refuse de courir le risque de retrouver mon Audi posée sur quatre parpaings en fin de journée. Je passerai vous voir… très rarement. Si vous vous en félicitez, tant mieux pour vous. Je n’ai aucune envie de côtoyer des geeks, des techno-hippies, des nano-fêlés et autres obsédés à lunettes. Nous domicilierons ici même la Turquoise Nanotech – c’est le nom de la société – et quand vous aurez mis au point le transcripteur vous serez libres de le baptiser Ceylan-Besarani, Besarani-Ceylan ou n’importe quoi d’autre.