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« Ils ne vous appartiennent pas ! s’emporta Georgios. Ils sont à cet enfant. Ce sont ses animaux de compagnie.

— Animaux de compagnie ? » répéta l’homme.

Georgios avait voulu dire jouets.

« Je me rends à l’hôpital. Je vais les lui rapporter. »

Ils avaient conjugué leurs efforts pour faire entrer jusqu’au dernier microbot dans le sac à provisions. Puis les membres de la police antiterroriste qui avaient éloigné la foule de la station de compression remarquèrent ces deux individus qu’ils n’avaient pas encore interrogés et vinrent leur poser des questions, réclamer des détails. Ils firent monter Georgios à l’arrière de leur QG mobile.

« Ils avaient donc l’intention de répandre des nanoagents par ce gazoduc ? demanda Georgios à l’officier.

— Qui ça, monsieur ?

— Les terroristes. Ils voulaient introduire des nanoduplicateurs dans le circuit de distribution du gaz ?

— Je ne suis pas en mesure de le confirmer ou de le démentir, seulement de vous dire qu’il s’agit d’un incident sérieux. Puis-je voir vos papiers, monsieur ? »

Georgios chercha à tâtons sa carte identificatrice de Cadiköy, que le flic passa au scanner.

« Je constate que vous êtes accrédité par le MIT, monsieur.

— Je viens effectivement de travailler pour ces services, au sein d’un groupe de réflexion. Nous avons étudié la possibilité d’une attaque terroriste nanotechnologique. Il y avait ici un enfant, un petit garçon de neuf ans malade du cœur. Son cas est très grave et ils l’ont conduit à l’hôpital… Savez-vous s’il va bien ?

— Vous êtes le type qui l’a ramené ?

— Oui, c’est exact.

— Vous êtes un proche ?

— Un voisin. Un ami de la famille. Can est comme un fils, pour moi. Un petit-fils.

— Voulez-vous qu’on vous conduise à l’hôpital ?

— Ce serait très aimable. Merci.

— Il y a des agents, là-bas. Je vais les informer de votre arrivée. Il me faudra des détails, nous devrons nous revoir.

— Je comprends. Si je peux vous être utile…

— C’est votre sac, monsieur ?

— Oui, des vieilleries. Je transporte toujours bien trop de choses. » Il est bien connu que les personnes âgées trimballent des sacs à provisions, parlent toutes seules et distribuent des graines aux pigeons.

« Était-ce une attaque nano ? » demanda rapidement Georgios.

Le policier refusa de répondre mais, quand il l’aida à descendre les marches vers le véhicule de patrouille qui l’attendait, il ajouta : « Professeur », avant de hocher brièvement la tête.

Georgios a serré le sac de Bitbots sur sa poitrine tout au long du trajet jusqu’à l’hôpital central de Kozyatagi. Finalement, voilà qu’une femme en blouse verte sort en trombe du service cardio.

« Docteur ! » l’appelle Georgios. Elle s’arrête et son soupir d’exaspération est audible. « Comment va-t-il ?

— Êtes-vous de la famille ?

— Je suis son grand-père.

— Nous avons stabilisé le rythme cardiaque. Il y a eu anoxie pendant plusieurs minutes. Nous avons passé un scanner sans déceler de dégâts neurologiques, ce qui ne signifie pas qu’ils sont inexistants. Mais il a pour lui sa jeunesse. Les enfants, c’est solide.

— Merci, docteur.

— Cependant, vous ne pourrez pas entrer. Seulement le père et la mère, grand-père. »

Stabilisé. Anoxie. Les euphémismes du corps médical. Georgios se souvient de l’épouvantable flaccidité du petit corps. L’enfant avait les membres ballants et était incroyablement pesant, inerte… pas de mouvements, pas de respiration, pas de vie. Pas de vie.

L’insoutenable panique. Ne pas savoir quoi faire. Ne pas savoir ce qu’il conviendrait de faire. Can Can Can Can Can, a-t-il crié.

Le téléviseur de la salle de repos des infirmières parle dans le vide. Ce sont les infos de l’après-midi et on y voit des images de l’affrontement. La rue paraît plus large. La caméra tressaute follement. Il n’a pas remarqué qu’il y avait tant de fumée. Là, c’est sans doute lui, un petit bonhomme rondouillard ridicule qui court plié en deux en agitant un mouchoir blanc et en tenant un enfant calé sous l’autre bras. Des hommes en combinaison de protection nanologique orange vif se portent à sa rencontre, en gesticulant : à terre, à terre ! Pourquoi passent-ils leur temps à ordonner aux gens de se coucher ?

« Madame l’agent. » La femme flic revient. Elle a une odeur de fraîcheur, de tissu repassé et de déodorant musqué. Elle est mariée. Georgios envie son époux. « La femme, celle qu’ils ont pu capturer avant qu’elle se suicide, savez-vous ce qu’elle est devenue ?

— Je présume qu’ils la soumettent à un interrogatoire.

— Je veux dire… Est-ce qu’elle va bien ?

— Évidemment, monsieur.

— Bien, bien. J’aimerais être informé de la suite, mais je devrai probablement attendre le procès… S’il est public. Ce sera sans doute une de ces affaires qu’ils jugent à huis clos.

— Tout le laisse effectivement supposer, monsieur. »

Les commentateurs ont des mines d’enterrement. En l’espace de deux heures, il se voit sept fois traîner l’enfant, agiter le mouchoir, traîner l’enfant, agiter le mouchoir. De nouvelles images viennent étoffer le reportage sitôt après montage. Voilà le gros en tee-shirt SuperDry qui court dans la rue en tirant de toutes parts. Il s’effondre. Est-il l’auteur du tir qui a atteint Can ? C’est la première fois que Georgios voit quelqu’un choir de cette façon… si vite et si brutalement.

« Necdet ! »

La femme flic est aussitôt à ses côtés.

« Ne criez pas, monsieur. Nous sommes dans un hôpital.

— Le jeune homme, l’otage, Necdet. Qu’est-il devenu ?

— Il reçoit des soins dans un autre établissement. Vous devriez rentrer chez vous, monsieur. Il ne se passera rien, ici. Je peux vous trouver un véhicule. Vous reviendrez demain. »

Non, je dois voir Can. Je dois l’entendre dire que je ne suis pas responsable, que je n’ai rien fait de mal. J’ai absolument besoin qu’il me pardonne et m’absolve de mes péchés. Georgios a vu les regards que Sekure et Osman lui ont lancés, lorsqu’ils ont quitté le service de cardio pour participer à une rapide conférence de presse. Ils lui reprochent tout ce qui est arrivé. Ils ne lui accorderont jamais leur absolution. Il a abusé de leur fils comme s’il était un pédophile. J’ai seulement voulu l’aider, lui permettre d’aller là où l’entraînait sa curiosité. On ne peut pas condamner un enfant de neuf ans à la prison du silence. On ne peut pas le priver de la moitié du monde extérieur et croire qu’il s’en désintéressera, qu’il s’abstiendra d’utiliser son intelligence et ses capacités pour braver l’interdit. S’il avait eu un fils, Georgios aurait sans doute eu un point de vue différent. Si j’étais le père d’un gosse qu’un son peut tuer… Non, ils ne l’autoriseront jamais à revoir Can. Georgios a peur, terriblement peur, qu’ils l’emmènent au loin. Les Durukan obtiendront des dommages et intérêts et ils pourront alors quitter la maison des derviches, en condamnant Georgios à une solitude totale.