Se retrouver sous les feux de l’actualité est épouvantable.
« Je termine mon service dans dix minutes. Je peux vous reconduire à Eskiköy, propose la femme.
— Je vais me laisser tenter.
— Le temps de faire un saut aux toilettes. »
Le couloir est désert, les dos tournés, le gros vieillard en costume sombre ne lui prête pas attention et Georgios vide le contenu du sac à provisions sur le sol.
« Allez le retrouver », murmure-t-il aux Bitbots.
Comme il s’y est attendu, ils reniflent aussitôt l’odeur de leur maître. La flaque de microbots bouillonne et s’agite : ondes, crêtes, étranges motifs géométriques, puis avec une rapidité à couper le souffle ils s’accrochent les uns aux autres pour former un fil qui se déroule lentement sous la porte du service. Georgios l’observe jusqu’au moment où le dernier élément disparaît à son tour.
Voilà à quoi son monde s’est réduit. Année après année, décennie après décennie, Georgios a refermé autour de lui les pans de son existence en réduisant toujours plus le diamètre du cercle : université d’Istanbul, milieu des économistes, communauté grecque. Eskiköy. Trois vieux Grecs et un propriétaire de maison de thé. L’appartement de la maison des derviches, des murs blancs qui entourent des cités qu’il n’ose visiter. Une chaise en plastique dans un couloir d’hôpital et un sac à provisions vide sur son giron.
Il a tout perdu.
La femme revient des toilettes, fraîche et débordante d’énergie.
« Vous venez ?
— Oui, oui, mais est-ce que je peux passer un coup de fil au préalable ?
— Faites. »
Georgios gagne en traînant les pieds la zone d’utilisation des cepteps. Il ne manquerait plus que son appel brouille les impulsions des machines qui font battre le cœur de Can. Le téléphone sonne. Ce sera juste. Peut-être est-il trop tard. Mais tu dois avoir des pensées positives, vieillard ! Ne renonce pas à l’espoir ! Le téléphone sonne. On répond.
« Ariana. Ne prends pas cet avion. Pas aujourd’hui. Ne prends pas cet avion. Ne pars pas. »
Les dernières lueurs du jour viennent effleurer la galerie supérieure du couvent des derviches. Les travailleurs descendent des bus et des trams pour rentrer chez eux, ils traversent la place Adem Dede en suivant leurs parcours attitrés vers les appartements et les konaks du vieil Eskiköy. S’ils sont plus nonchalants que ces temps derniers, s’ils ont tendance à moins se bousculer et à prendre le temps de s’arrêter pour bavarder sur les marchés et dans les soks, c’est parce que finalement, finalement, la vague de chaleur s’est dissipée. La fraîcheur est revenue. C’est une soirée agréable qu’il faut passer comme il convient, à Istanbul. On fait une halte pour acheter un journal à Aydin, des fruits ou du pain à Kenan, un café chez Bülent ou chez son éternel rival, Aykut, de l’autre côté de la place. Le rideau est descendu devant la vitrine de la librairie Édifiante. La fin de journée se répand sur la place Adem Dede comme une nuée d’oiseaux et Leyla Gültasli n’a qu’une idée en tête, la tentation de rayer avec ses clés l’Audi d’Adnan Sarioglu.
« Elle dirige une galerie d’art ! marmonne-t-elle à Aso. Qu’est-ce qu’elle connaît au marketing ? J’ai organisé cette affaire, j’ai tout préparé, et quel poste on m’accorde ? Directrice d’exploitation ! Je devrais seconder Adnan, préparer les rencontres, aller voir les distributeurs, négocier les contrats. »
Elle se contente de balancer un coup de pied à un des pneumatiques. C’est une très belle voiture. L’abîmer serait de la méchanceté à l’état pur, et si elle ressent quelque chose c’est seulement du ressentiment pour ne pas être appréciée à sa juste valeur. De toute façon, elle ne pourrait pas passer aux actes car Bülent l’observe de sa çayhane, de l’autre côté de la place.
« C’est ça, le capitalisme », déclare Aso. Il a levé le visage vers le ciel et s’est immobilisé pour sentir l’air caresser son visage. Il lui fait penser à un saint.
« Je te trouve sacrément cool.
— J’ai un million de raisons de l’être.
— Deux millions.
— Il va de soi qu’ils se verseront des salaires pharamineux et même s’ils investissent un max dans l’actif de l’entreprise ils s’en tireront à bon compte.
— Et ça t’amuse ?
— C’est grâce à eux que nous pourrons terminer le transcripteur Besarani-Ceylan. Nous allons mettre le feu aux poudres de la prochaine révolution industrielle, changer le monde en une génération. Seul inconvénient, le nom me déplaît. Nous en reparlerons. Les pourcentages de l’accord de licence laissent aussi à désirer, mais y a la loi des grands nombres. Des très grands nombres.
— Je vais devoir me trouver un autre appartement. Je veux dire que je ne peux pas rester ici, c’est bien trop près de la boutique…
— N’ajoute rien, Leyla, l’interrompt Aso. Assez parlé travail, carrière, argent, affaires. C’est une si belle soirée. »
Elle prend conscience que c’est exact. Le soir s’est imposé à elle comme il a envahi le ciel, petit à petit, un immense crépuscule pourpre strié d’or. L’air a une odeur de renouveau. La lumière est à couper le souffle, d’autant plus poignante qu’elle disparaîtra dans quelques instants. Bülent a allumé les guirlandes électriques du pourtour de sa devanture, la boutique de Kenan est illuminée de l’intérieur. Les appartements de la place Adem Dede s’allument. Leyla n’a jamais aimé cet endroit, la maison des derviches, Eskiköy. C’est un milieu privé d’horizon, de panoramas et de vue dégagée. Où qu’elle porte le regard, elle ne voit que d’autres immeubles. Elle a l’impression que des murs assiègent sa fenêtre, avec des yeux, des bouches et des vies trop bruyantes. Ces vieilles demeures n’accueillent pas favorablement la jeunesse, elles sont percluses d’histoire et de vieux souvenirs. Leyla sait désormais pourquoi les autres filles ont pris la fuite dès qu’elles en ont eu la possibilité. S’il y a ici de nombreuses femmes, ce n’est pas leur monde. C’est un milieu masculin qui regorge de secrets. Elle ne l’a jamais aimé et elle ne l’aimera jamais, et à présent qu’elle a décidé de déménager elle brûle d’impatience de s’en aller au plus vite… mais, ce soir, elle pourrait presque s’y plaire.
« Tu sais, j’envisage de rentrer chez moi. » Leyla voit Aso se figer. Pourquoi ? Quoi ? Qui ? Moi ? « Seulement pour rendre visite aux miens, s’empresse-t-elle d’ajouter. Pour m’assurer qu’ils vont bien et que rien n’a changé, que les tomates poussent toujours. Retrouver mes origines pendant un jour ou deux, c’est tout. »
Il reste figé. Parler de rentrer à Demre a paru le blesser, comme si la perspective de ne plus la revoir lui déplaisait. Comme s’il estimait qu’elle lui manquerait. Voilà qui est incroyable. Mais ce qu’elle a appris à Demre, le secret de sa famille chaotique, brouillonne et en expansion constante, c’est qu’on a toujours l’amour juste sous son nez. On aime ce qu’on voit chaque jour.
« Aso, dit-elle brusquement. Allons dîner. Je ne sais pas où, mais un endroit loin d’ici où nous n’aurons pas à parler travail et où je pourrai enfin retirer ces maudites chaussures à talons hauts.
— Heu, tu veux dire, comme pour un rendez-vous galant ?
— Je dirais plutôt pour manger quelque chose. Mais oui, également comme pour un rendez-vous galant. Un endroit agréable, un endroit avec une jolie vue, un endroit où on peut se faire servir du vin, avoir une jolie nappe et des serveurs qui nous traiteront avec déférence parce que tu portes un costume. Un endroit où nous serons pour une fois à notre avantage. Alors, qu’est-ce que tu en dis ? »