Выбрать главу

Il en reste sans voix et Leyla craint d’avoir tout gâché, de ne pas avoir su retenir sa langue, d’en avoir trop dit. Peut-être a-t-elle toujours été une vendeuse exécrable et est-elle arrivée à ses fins en raison d’un excès de confiance en soi. Une confiance en soi qui l’abandonne et coule à travers ses semelles comme si c’était de l’eau.

« Oui, répond enfin Aso. Oui, j’en serai ravi. »

Vous êtes l’Enfant détective et vous êtes allongé dans un grand lit qui monte, descend et change de forme sur de simples pensées. Vous avez un masque sur le visage, un tuyau dans le bras et des machines qui veillent sur vous comme une assemblée de dévots plongés dans la prière. Vous sentez le picotement d’un champ haptique qui hérisse les extrémités de vos cheveux. C’est ainsi que les machines prennent soin de vous.

Cette ligne bleue régulière, c’est votre rythme cardiaque. Ce machin granuleux qui palpite, c’est votre cœur. Il bat, bat et bat encore, sans s’accorder de repos. Autant de choses sidérantes. Vous voyez sous les moniteurs des nombres et des affichages de plus petite taille, mais il faudrait pour les lire tourner la tête… ce que l’infirmière vous a formellement interdit car vous pourriez arracher un des tuyaux, ou faire tomber les pastilles qu’elle a collées sur votre poitrine.

Vous ne portez qu’un pantalon de pyjama, ce qui est déconcertant et angoissant. Des inconnus ont dû vous déshabiller pendant que vous étiez dans le noir, hors du temps, ce lieu plus profond et obscur que n’importe quel sommeil. Vous vous souvenez d’un bruit, un fracas soudain suivi par l’équivalent de grands feux d’artifice tirés dans votre poitrine, si ce n’est que chaque explosion s’accompagnait d’une violente déflagration rouge à l’intérieur du cœur, des poumons et de la tête, coup après coup après coup jusqu’au moment où tout ce qui était écarlate a fusionné. Il n’y a plus eu ensuite que du rouge. Finalement, vous vous êtes réveillé dans ce lit, avec pour seul vêtement ce pantalon, en vous disant que vous avez dû être mort quelque temps.

La femme médecin est gentille. Celle que vous aimez bien. Elle est bourrue, directe et elle paraît constamment impatiente comme si elle avait dix mille choses plus importantes à faire que bavarder avec vous, mais elle vous inspire confiance. Elle répondra à vos questions, si vous réussissez à l’attraper au vol, et elle n’est pas du genre à vous mener en bateau.

Lorsqu’elle entend parler des protège-tympans, elle en est atterrée et s’exclame : « C’est moyenâgeux ! Ce n’est pas thérapeutique ! »

Il existe en effet une nouvelle méthode pour traiter le syndrome du QT Long. Comme les protège-tympans, cela efface des sons – en l’occurrence les ondes électriques du cœur qui s’emballe – pour les inverser et les renvoyer vers leur point de départ afin d’écrêter les parasites et ne laisser subsister que la petite voix constante d’un rythme cardiaque régulier. Elle simplifie les choses, naturellement, mais c’est ce que réalise l’araignée nano-plastique actuellement posée sur sa poitrine et ce que fera celle plus petite et bien plus intelligente qu’ils placeront à l’intérieur pour qu’elle referme ses petites pattes filiformes autour de son cœur. Une nouvelle technologie qui ne relève ni de la mécanique ni du biologique. Elle appelle cela de l’informatique protéinique, même si Can la suspecte de ne pas avoir tout compris. L’important, c’est qu’elle connaît la solution.

« Nous allons te laisser deux jours supplémentaires pour te rétablir, nous assurer qu’il n’y a aucun traumatisme ou dégâts sous-jacents et te remettre en forme. Ensuite, nous t’implanterons cette araignée.

— Et je pourrai entendre ?

— Constamment. »

Quand vous rêvez – et les rêves sont fréquents et intenses à cause des drogues qui pénètrent en vous goutte après goutte par le tube de l’intraveineuse –, vous ne rêvez pas du coup de feu qui a stoppé les battements de votre cœur, des microbots de la police qui tombaient du ciel comme des flocons de neige, pas même de Necdet vu par le trou de souris du bureau se trouvant au-dessus des services de comptabilité… Non, vous rêvez qu’à bord d’un gros navire qui remonte à la voile le Bosphore en direction de la mer Noire tous les conteneurs s’ouvrent en grand et les sons du monde entier s’en déversent.

Sekure et Osman ne sortent de la chambre que pour manger quelque chose, aller aux toilettes ou parler aux journalistes. Ils sont somnolents, à présent, et ils dodelinent de la tête dans leurs fauteuils. Un magazine glisse de la main de Sekure et s’étale sur le sol. Vous les observez. Vous les avez étudiés longuement. Leur faire croire que vous dormez est facile. Mener l’infirmière en bateau l’est bien moins. Les infirmières sont malignes. Les infirmières savent tout.

Ses parents sont allés donner de ses nouvelles aux journalistes, quand l’infirmière entre dans la chambre. Vous n’avez besoin de rien, mais elle sait que vous vous êtes réveillé.

« C’est ton grand-père, qui est dehors ? »

Ce qui vous oblige à vous accorder un instant de réflexion. « Oui.

— Il a quelque chose pour toi.

— Quoi ?

— C’est dans un sac.

— Il peut entrer ?

— Pas aujourd’hui. Les plus proches parents seulement.

— Mais, c’est mon grand-père ! »

Et l’infirmière sourit.

Puis vous dormez… pas longtemps, car un contact contre votre flanc vous réveille. La reptation d’un corps souple et allongé, à la fois lisse et râpeux comme une langue de chat. Il glisse le long de votre bras puis passe sous votre aisselle – les chatouillis manquent vous faire rire – avant de descendre vers votre hanche puis votre ventre. Une pression sur votre nombril vous incite à soulever précautionneusement le drap, la seule chose qui vous couvre, et là, au-delà de la balafre en plastique de l’araignée cardiaque, Serpent dresse sa tête aux yeux de gemmes.

Vous êtes l’Enfant détective et vous venez de résoudre votre première énigme, sans doute la plus importante de toute votre carrière. Il est probable que rien ne sera à l’avenir aussi passionnant, mais vous ne vous en plaignez pas. Vous avez failli perdre la vie, pour mener à bien cette enquête. Cependant, c’est également une excellente chose vu que – grâce à ces médecins – vous vous porterez bien mieux qu’avant. Par ailleurs, vous venez de retrouver Serpent – votre loyal acolyte avec Singe, Rat et Oiseau – lové sur votre ventre. Il fait presque nuit, à présent. L’infirmière vous a dit que M. Ferentinou est rentré chez lui. Vous espérez qu’il se porte bien. Sekure et Osman dorment, penchés l’un contre l’autre comme des serins en cage. Même les machines sont silencieuses et vous vous enfoncez dans cette sérénité, comme sur la berge d’Üsküdar quand vous avez eu cette attaque. Vous vous enfoncez et écoutez votre cœur. Ba-doum. Ba-doum. Ba-doum. Tout est bien. Tout est parfait.

« Ouais ! » s’exclame Adnan Sarioglu. Il déconnecte l’auto-drive, met le pied au plancher et lance l’Audi hurlante dans le trafic posé et ordonné des véhicules qui se dirigent vers l’Asie sur le pont du Bosphore. Les autres voitures s’écartent devant la sienne, elles détalent. J’arrive !

Ayse pose la main sur le volant.

« Ne retourne pas à Ferhatpasa. Je ne supporte plus cet appartement. Vends-le, débarrasse-t’en. Je n’ai pas besoin d’un yali, je n’ai pas besoin d’une vue sur le Bosphore et d’un anneau pour une vedette. Je voudrais seulement regagner l’Europe. Nous pourrons nous offrir quelque chose de valable. Fais transiter l’argent par ma famille, ou la galerie. Mais ne regagnons pas Ferhatpasa, pas ce soir. Allons à l’hôtel, un palace. Un endroit où nous pourrons passer pour un couple de millionnaires. Près des flots.