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« Qu’en penses-tu, maman ? » lance Günes, la sœur d’Ayse. Le regard de Fatma Hanim s’est abaissé vers les veines de ses mains repliées sur son giron, les décorations annotées de la tablette de la cheminée, les papillotements bleutés du téléviseur dans l’angle le plus éloigné de la lumière. Le jusant de ses souvenirs est devenu bien plus important au cours de ces trois derniers mois, et il a emporté de nombreux détails, noms et même visages tout là-bas dans l’oubli. Le risque qu’elle laisse ouvert le robinet de l’évier ou de la gazinière a incité Günes à venir s’installer ici avec sa progéniture. Libérés par l’immensité inattendue des pièces de cette vieille maison ottomane, Recep et Hülya, ses enfants de neuf et cinq ans, parcourent au petit galop cet appartement sans se soucier des objets de famille qui n’ont pour eux pas plus de signification que les aide-mémoire disposés avec soin. Ibrahim, son mari, est resté dans le petit appartement moderne et exigu de Bayrampasa. Günes attendait cet instant depuis des années. Elle désirait depuis des lustres que cet épisode de son existence – sa vie de femme mariée brouillonne et imprévisible – s’achève enfin pour lui permettre de regagner le giron protecteur de sa famille. Elle a toujours été du genre à gérer la situation, à veiller sur quelqu’un. Tout le contraire d’Ayse. La supériorité morale hautaine de Günes et la déception de leur mère parce qu’Ayse a épousé un homme d’un rang bien inférieur au leur a cessé de tourmenter cette dernière. Dieu ou l’ADN en ont voulu ainsi. On ne peut aller à l’encontre de leurs volontés.

« Oui, très jolie robe, ma chérie. Pour quelle occasion l’as-tu mise, déjà ? demande Fatma Hanim.

— Ce dîner, sur les îles des Princes.

— Les îles des Princes ? Qui y connais-tu ?

— Ferid Adatas.

— Tu as dû m’en parler, je crois. Qui est-ce ? Est-ce que tu me l’as présenté ?

— C’est un gestionnaire de fonds d’investissement. Un homme d’affaires, quelqu’un qui a réussi. »

Fatma Hanim secoue la tête.

« Je regrette, ma chérie. »

Un diplomate, un bureaucrate ou un nouvel eurocrate ; voire un représentant de cette espèce en voie d’extinction que sont les princes, voilà le genre de personnes que les Erkoç côtoyaient sur les îles des Princes à l’époque où Fatma et le plus fringant des capitaines du commandement maritime s’y rendaient pour un bal, conduits à bord d’une vedette de la marine par des matelots à l’uniforme impeccable, avec l’étoile rouge et le croissant qui se dilataient et claquaient derrière eux. Les hommes d’affaires ont les doigts tachés par l’argent, de petits yeux plissés à force de scruter la ligne du bas des relevés de compte et non l’horizon éblouissant des flots sombres comme le sang de la mer Noire.

« C’est un ami d’Adnan. »

Le regard de Fatma Hanim la fuit de nouveau. Elle l’a dit, sans détour. Les affaires. Ce n’est pas une activité honorable. De l’autre côté de la pièce, dans le fauteuil installé près de la fenêtre, là où la lumière autorise les travaux d’aiguille, Günes met en contact l’extrémité de sa langue et ses lèvres pour libérer un sifflement réprobateur de reptile. Ce nom ne doit pas être prononcé en ce lieu. Tout ce qui rappelle à leur mère cette mésalliance, ce que sa fille cadette aurait pu obtenir et a refusé pour épouser cet individu, fait apparaître dans ses yeux les larmes faciles du grand âge.

Ayse dépose un baiser sur le front de sa mère, qui demande une fois de plus en l’entendant refermer la porte : « Mais où va-t-elle, déjà ?

— Aux îles des Princes », répond patiemment Günes.

À partir de Sirkeci, le Marmaray est bondé et Ayse voyage debout sous le Bosphore. La rame sent l’électricité et l’éclairage lui donne la migraine. Elle perçoit de la peur, autour d’elle : tous savent que lorsqu’il y a eu une bombe dans les transports en commun il y en aura une autre, un attentat attribuable aux mêmes individus ou à d’autres fanatiques qui souhaitent grappiller un peu de leur notoriété. Ayse évite de réfléchir aux dégâts que feraient des explosifs dans ce tunnel. Elle refuse d’imaginer l’éclair blanc aveuglant, la voûte qui se fissure, le boyau qui éclate et l’eau qui s’y engouffre sous des millions de tonnes de pression. La rame zigzague sur les aiguillages, des éclairs bleutés illuminent le tunnel sous-marin. Ayse sait que tous partagent les mêmes pensées. Passages immergés, immeubles vertigineux, trains à très grande vitesse et avions de ligne qui volent haut dans le ciel sont des choses qui fascinent les religieux révoltés. Ce sont autant de défis que les hommes ont lancés à leur Dieu.

Un million d’euros et elle n’aurait plus jamais à subir tout cela. Le dolmus serpente interminablement entre les immeubles grêles de Ferhatpasa. Chaussées défoncées, bas-côtés poussiéreux, façades de béton et collines broussailleuses sont nimbés d’une clarté jaunâtre. Ayse ne supporte plus la laideur. Ce pactole lui permettrait de retraverser le Bosphore, de retourner en Europe. Des gosses traînent dans l’entrée de l’immeuble. N’y a-t-il pas l’équivalent d’une maison des jeunes à la nouvelle mosquée ?

Adnan n’est pas encore rentré. Il ne regagnera pas leur domicile avant point d’heure. Après le hammam il y aura les boissons, d’interminables palabres. Elle n’attendra pas le ronronnement annonçant le retour de l’Audi. L’appartement est figé dans une gangue de chaleur captive et d’odeur d’assouplisseur. Ayse peut entendre le téléviseur du voisin du dessus à travers le plafond. Quelle que soit la chaîne qu’il regarde, l’émission semble ponctuée d’acclamations. Elle boit le jus de cerise à même le pack, si glacé qu’elle en grimace presque. Ayse dispose sur la commode les vêtements qu’elle mettra le jour suivant. C’est un véritable soulagement que de descendre la fermeture à glissière et retirer ses bottes, une mode ridicule par un temps pareil mais une mode malgré tout. Sitôt nue, elle se glisse entre les draps et se sent étouffer. Le sommeil ne viendra pas. Ayse change de position, se tourne d’un côté puis de l’autre, avant de faire un essai sur le dos dans la partie du lit la plus fraîche, de superposer ses jambes, ses bras. En vain. Son esprit s’emballe. Elle s’imagine Adnan aux bains turcs, sérieux comme il sait l’être lorsqu’il a des affaires à traiter, en ce qui concerne par exemple la boisson… Il adore les soirées mais veille à avoir toujours au moins un verre de retard sur son interlocuteur. Elle imagine le dîner du soir suivant, les hommes qui parlent de foot, de politique et de transactions, les femmes réunies autour de la table pour broder sur le thème de la famille, des ragots et des faits de société. Et que faites-vous pour vous occuper, madame Erkoç ? Je chasse un homme mellifié. Qu’est-ce qui est le plus absurde, à Istanbul, une légende issue d’un lointain passé empreint de magie ou refuser un million d’euros à cause d’un after-shave de pacotille ?