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Elle enfile une robe de chambre pour aller téléphoner. Akgün ne la situe pas immédiatement.

« Pardonnez-moi, madame Erkoç. Mais que puis-je pour vous ? » Elle croit humer une bouffée d’Arslan.

« Votre homme mellifié.

— Oui ?

— Je m’en charge. »

Mardi

3

« Fait chaud, déclare le père Ioannis.

— Plus qu’hier, approuve Georgios Ferentinou.

— Bien plus, surenchérit Lefteres le confiseur. On va dépasser les trente-huit.

— Chaud comme l’enfer, conclut Constantin. Pardonnez-moi, mon père.

— L’enfer est bien plus chaud encore », affirme le religieux.

Bülent leur apporte un bâtonnet sur lequel s’entortillent des simits.

« Qu’est-ce que tu célèbres, cette fois ? » demande Lefteres.

Il remue son thé et les cristaux de sucre se mettent à valser, deviennent indistincts.

« Volkan a réussi le test, non ? »

Lefteres lève les mains, au désespoir.

« Comment t’y prends-tu ?

— Je suis un entrepreneur dans l’âme, je sais d’instinct ce qui va marcher.

— Alors, je me demande ce que tu fais dans cette çayhane, lance le pamphlétaire.

— Je changerais d’activité si des sommes importantes étaient en jeu, répond Bülent. Mais il est encore possible que la réussite me fasse peur. C’est notre éternel défaut national. »

Constantin arrache un bout de simit.

« Du nouveau sur l’attentat d’hier, Ferentinou ?

— Pourquoi le lui demandez-vous ? veut savoir le père Ioannis.

— Vous n’étiez pas présent, déclare Lefteres. Mais notre bon docteur a brusquement été promu au poste de conseiller en matière de sécurité nationale. Il prenait son thé du matin quand quelqu’un a frappé à sa porte… un agent du MIT.

— En premier lieu, je ne suis pas un conseiller en sécurité nationale, le reprend l’intéressé. J’ai simplement accepté de participer à un groupe de réflexion gouvernemental. Ils cherchent des gens dont les idées sortent des sentiers battus, vu que celles orthodoxes ne semblent rien donner. Et je ne suis que professeur.

— Ce qu’il veut dire, c’est qu’ils sont incapables de prévoir quand un tram va sauter, résume Lefteres pendant que Bülent aligne les verres vides sur son plateau.

— Dites que je suis naïf si ça vous chante, mais une des premières caractéristiques d’un groupe de réflexion sur la sécurité ne devrait-il pas être, eh bien, disons… sa sécurisation ?

— Tout ce que je peux vous dire, c’est que je fais partie du Groupe de Cadiköy. Ce n’est pas un secret.

— Tu vas aller à Cadiköy ? demande Lefteres.

— Oui, cet après-midi. Qu’est-ce que ça a d’étrange ?

— J’essaie de me remémorer la dernière fois où tu es allé au-delà de Taksim.

— Ils vont m’envoyer une voiture », déclare Georgios Ferentinou.

Mais le pamphlétaire l’a piqué au vif. Cela fait désormais des années qu’il a laissé son univers se réduire jusqu’au moment où il a été aussi confortable qu’un vieux costume. Les Istanbul spectraux de sa pièce blanche ont remplacé les noms merveilleux de la ville réelle : la rue d’un Millier de tremblements de terre, la ruelle du Poulet qui croyait savoir voler, l’avenue de la Barbe broussailleuse, la rue de Nafi aux cheveux d’or.

« Alors, qu’espérais-tu trouver en allant farfouiller à côté de la boutique de Kenan, hier ? l’interroge Bülent.

— Le jeune Durukan dit avoir été pris en chasse par un robot.

— Tu l’autorises toujours à te rendre visite ? demande Constantin.

— Tu te ridiculises, Georgios, lui reproche Lefteres.

— En tout cas, j’ai vu quelque chose, déclare Bülent. L’oiseau-robot de ce gosse, et un autre. J’ai cru que c’était un pot de fleurs ou une antenne satellite qui s’était détachée d’un toit, un truc comme ça.

— Ce garçon a envoyé son robot jeter un œil dans Necatibey Cadessi, après l’explosion de cette bombe, explique Georgios. Il a découvert qu’il n’était pas le seul à avoir dépêché un observateur sur les lieux et, plus important, que l’autre espion avait pris quelqu’un en filature. Il tentait d’en apprendre plus quand un troisième bot l’a repéré et attaqué. Il s’est replié et a été poursuivi jusqu’ici, avant d’inciter son adversaire à effectuer une manœuvre qui lui a été fatale.

— C’est bien ce que j’ai vu, dit Bülent.

— Pourriez-vous revenir en arrière ? demande le père Ioannis. Vous avez dit que ce bot suivait quelqu’un ?

— Oui, une personne que vous connaissez aussi bien que moi. »

Tous retiennent leur respiration.

« Un des jeunes gens qui se sont installés dans le tekke, précise Georgios.

— Alors, j’espère que c’était un bot de la police et que les autorités vont venir expulser ces squatters, déclare le père Ioannis. Ces deux-là n’ont fait que nous attirer des ennuis, depuis qu’ils ont emménagé ! C’est eux qui ont versé de la pisse dans mon église, j’en suis certain. Il faut les chasser, ce secteur a toujours été ouvert à toutes les communautés.

— Eh bien, je vais vous apprendre quelque chose, ajoute Bülent en se penchant par-dessus le comptoir comme si c’était une chaire. Le plus jeune, il voit des djinns.

— Pas étonnant, avec tout ce qu’il fume ! grommelle Constantin.

— Alors, qu’est-ce que vous dites de ça, bande de mécréants… Tout le monde sait que son frère aîné, Ismet, n’a pas son pareil pour chercher des réponses dans le saint Coran. Et Hafize, la femme qui travaille pour Erkoç Hanim à la galerie d’art – juste au-dessous de chez toi, Georgios –, a décidé d’aller le voir afin qu’il la conseille vu qu’elle estimait pouvoir être enceinte. Et voilà que Necdet la regarde et le lui dit tout net : « Tu attends un bébé. » Comment pouvait-il le savoir ? me demanderez-vous. Eh bien, sachez qu’il avait vu son karin la tête en bas dans le sol, avec un gros ventre rebondi. Un karin.

— Pour un entrepreneur-né qui sait flairer les tendances du marché, je te trouve d’une crédulité sans bornes », lance Constantin.

Le père Ioannis lève la main. « Un cadi et à présent un faiseur de miracles… Il ne manquait plus que ça ! Lefteres…

— Je ne peux intervenir qu’à la demande, déclare le confiseur.

— La bombe a dû ébranler quelque chose dans sa tête, marmonne Constantin.

— Ce jeune homme est à bord du tram où a lieu l’attentat et sitôt après il voit des djinns et des karins », résume Georgios en s’éventant avec un menu. Le soleil a haussé un sourcil argenté au-dessus des appartements d’Ismet Inönü. Sous peu, sa chaleur se déversera sur la place Adem Dede et chassera les vieillards qui devront se chercher un abri. « Can Durukan a été poursuivi d’un toit au suivant par un robot qui l’avait surpris pendant qu’il étudiait la scène. Ce robot a été détruit, mais quelqu’un s’est chargé de faire disparaître toute trace de sa présence.

— Et cette bombe… Il y a quelque chose qui cloche, à son sujet, marmonne Bülent. Attentat suicide égale martyr en vidéo. C’est la règle. La mort d’un saint outré de voir la Turquie se prostituer dans les bras d’un Occident dépravé. On trouve les images sur le Net avant même d’avoir eu le temps de dire Inch’Allah.