— C’est toi, le spécialiste de la question, rappelle Lefteres.
— J’en ai regardé un bon nombre. J’ai pour habitude de leur donner une note. J’ai d’ailleurs eu une idée d’émission pour la télé. Les gens envoient leurs vidéos, les spectateurs votent et le vainqueur gagne une mission suicide.
— Puisse Dieu vous pardonner, déclare le père Ioannis. Ce n’est même pas spirituel.
— Je trouve bizarre que les organisateurs de cet attentat aient chargé des robots de s’assurer que personne n’immortaliserait leur exploit.
— Ils surveillaient autre chose, soutient Constantin en faisant claquer sa canne sur les pavés.
— Une chose qu’ils devaient suivre de près, sans être vus ou repérés. Et sans doute ont-ils craint que ton jeune ami ait remarqué ce qui les intéressait.
— Absolument », approuve Georgios Ferentinou. Il se penche en avant et réunit ses doigts, un geste machinal datant de l’époque où les cercles dans lesquels il entamait des débats comportaient plus de participants que quelques vieux Grecs et un propriétaire de çayhane. « Voyons voir ce que nous savons. Une bombe de faible puissance, pas d’autres victimes que la fanatique. Aucune vidéo de son martyre. Les organisateurs – ou d’autres personnes, ce n’est pas à exclure – laissent un robot sur les lieux. Peut-être veulent-ils enregistrer la suite, mais quand quelqu’un vient jeter un œil, cet appareil le prend en chasse et tente de l’identifier. C’est effectivement très intriguant.
— Nous suggérerais-tu de jouer aux détectives amateurs ? » demande Lefteres. Il se lève du tabouret bas en craquant de toutes parts puis serre la main de ses amis. « Tu oublies que nous sommes une bande de vieux Grecs et un propriétaire de çayhane. »
Le père Ioannis les laisse à son tour.
« Quoi que ça puisse signifier, ça nous retombera dessus, comme toujours, grommelle-t-il. Que Dieu et Sa Mère nous protègent.
— À quelle heure cette voiture doit-elle passer te prendre pour t’emmener à Cadiköy ? veut savoir Constantin.
— Dans l’après-midi.
— Alors, tu as tout ton temps. »
Constantin tire le plateau de backgammon rangé sous la table et le déplie.
« Tu sais que je te bats toujours, lui rappelle Georgios.
— C’est exact. » Constantin place les jetons sur les pointes et ouvre le cornet en cuir des dés. « Mais j’ai pensé que tu serais ravi d’avoir un prétexte pour passer un peu plus de temps en ma compagnie.
— Pourquoi donc ? Je te vois chaque jour que Dieu fait !
— Peut-être as-tu quelque chose à me demander ?
— Qu’est-ce que je pourrais souhaiter savoir ?
— Où il te serait possible de rencontrer Ariana Sinanidis, par exemple. »
Un semblant de mouvement retient l’attention de Georgios. Une sorte de petit singe en plastique décampe sur ses coussinets adhésifs le long d’un câble tendu entre la maison des derviches et les appartements d’Ismet Inönü, s’élève le long du mur, franchit une gouttière et disparaît. Bülent apporte du thé sur son plateau instable.
« Lance ces dés, bon sang ! » grommelle Georgios Ferentinou.
Devenu l’Enfant détective, Can patrouille sur les toits d’Eskiköy. De son poste d’observation, sur la rambarde de la terrasse des appartements d’Ismet Inönü, il baisse le regard sur la place Adem Dede. M. Ferentinou s’y trouve, avec son vieil ami, le mauvais coucheur que Can n’aime pas. Il y a aussi Bülent qui s’est accoudé au comptoir pour lire quelque chose sur son ceptep. Au-dessous de lui, la Géorgienne sort sur sa véranda pour ramasser sa lessive. Elle fume et sa télé hurle. Elle ne remarque pas l’Enfant détective. Il faut dire qu’il est passé maître du déguisement, un personnage aux mille facettes. Il voit aussi la simplette – celle qui travaille là où s’entassent tous ces vieux livres morts – déverrouiller les portes de la boutique. Elle a toujours un air furtif, et elle se faufile à l’intérieur aussi discrètement que si elle venait de commettre un crime.
Singe se tourne jusqu’au moment où les coordonnées de la caméra correspondent à celles enregistrées dans le journal du GPS pendant la poursuite de la veille. Deviens Rat ! ordonne l’Enfant détective. Singe explose et la multitude de Bitbots qui le composent se reconstitue en rongeur discret et prudent qui renifle, furète et analyse le toit pour y chercher des indices. Quel genre d’indices ? Tous les trucs que les experts en criminologie des feuilletons télévisés découvrent en passant une pièce au peigne fin, ces bouts de n’importe quoi qu’ils rangent dans une pochette en plastique après s’être munis d’un masque et de pincettes. Des indices. Un paquet de cigarettes vide n’est pas un indice. Un billet de loterie en partie déchiré, une culotte tombée depuis longtemps de la corde à linge et devenue grise et terreuse après être restée des années sur le toit. Rat va renifler tout ce qui se trouve sur la terrasse. Les mouettes qu’il dérange s’élèvent en exprimant leur mécontentement par des cris puis reviennent se poser. Rat se perche sur ses petites pattes à ressort au bord de la rambarde afin de goûter l’air. Il y a M. Ferentinou qui joue au tavla avec cet insupportable Égyptien. Can voit sa maman aller sortir sa petite voiture gris métallisé du garage de la ruelle des Teinturiers. Bulle de gaz, qu’il l’appelle. L’Enfant détective dispose donc d’une dizaine de minutes pour jeter les bases de cette affaire avant de devoir enfiler son uniforme bleu et son gros sac à dos. Réfléchis, Rat, réfléchis. Bülent pose des soucoupes contenant du lait pour les chats d’Adem Dede. Il les nourrit parce que Aykut, son concurrent du côté opposé de la place, les a en horreur. Réfléchis, Rat, réfléchis. L’Enfant détective clique pour afficher le journal du GPS. C’est ici que Singe a bondi dans les airs, ici que le robot chasseur a fait un piqué et volé en morceaux. Regarde, regarde bien et concentre-toi ! L’Enfant détective effectue quelques mouvements dans le champ haptique et Rat se métamorphose en Serpent, un serpent bizarroïde capable d’aller n’importe où. Les murs ne sont pas un obstacle pour son intelliventre adhésif. Il descend, en sondant toute chose. Les yeux de Can se déplacent sur une mosaïque de cinq écrans de données, à la recherche de ce qu’il a négligé, une chose si petite et insignifiante que l’équipe de nettoyage a pu l’oublier. Ceux qui pilotaient le bot chasseur doivent être gros, âgés et lents. L’Enfant détective est pour sa part jeune, rapide et éveillé. Son cerveau est naturellement syntonisé sur la recherche d’indices visuels qui échappent à la plupart des gens. Il s’est reprogrammé de cette façon pour compenser le fait de vivre dans un monde où tout est feutré, totalement filtré, déclare M. Ferentinou.
Là ! Qu’est-ce que c’est ? Dans une gouttière, sur le côté du magasin de Kenan. Une chose orange, petite et coupante. Serpent suit en ondoyant le mur des appartements d’Ismet Inönü. Serpent n’a pas de mains et Can le reconfigure en Singe pour lui permettre de prendre le machin orange dans la boue séchée et craquelée. En trois bonds, Singe se retrouve sur l’appui du balcon de la maison des derviches et lâche son butin dans la main de l’Enfant détective. Un éclat de plastique, un bout de la coquille du robot chasseur. Il a dû voler très loin du point d’impact. On peut y lire NG428. Can le serre dans son poing, si fort qu’il se blesse. Dieu est bon, Dieu est infiniment bon !