Выбрать главу

Fais ce que font les experts. Étiquette-le. En prendre quelques clichés en haute résolution sur son ceptep est rapide. Il ne lui reste qu’à l’ensacher… dans la pochette du déjeuner sur laquelle il écrit : PIÈCE À CONVICTION, avant de la ranger dans son cartable. Can noue la cravate bleue de son uniforme quand Maman entre et lui demande par gestes : Es-tu prêt ? On peut y aller ?

« Prêt et paré au départ », lui répond l’Enfant détective.

« Un karin ! » déclare Mustafa en buvant son café matinal rituel dans les immenses cuisines du Centre de sauvetage commercial Levent. « C’est pas un truc qu’on voit tous les jours. »

Un sujet régulièrement abordé en ce lieu est le talent que ses deux gardiens possèdent et qu’ils pourraient développer pour acquérir l’équivalent de superpouvoirs. Celui de Mustafa, c’est de changer de spécialité du jour au lendemain. Le golf urbain, c’est complètement démodé. Les djinns, voilà un thème plein d’avenir.

Necdet, dont les superpouvoirs sont désormais incontestables – le voici devenu Celui qui voit les djinns – est certain que Mustafa sait plus de choses sur ces entités qu’il n’en apprendra jamais ; leurs hiérarchies et catégories, leurs manies et leurs faiblesses, et la formulation des ordres grâce auxquels un cheikh vraiment à la hauteur peut leur imposer ses volontés. Le Guide des Djinns, Ifrits et Membres inférieurs de la Création du Feu, par Mustafa Bagli.

« Tête en bas et dans la terre, voilà qui est plein d’intérêt. » Mustafa prend la cafetière en cuivre pour servir deux petites tasses d’un breuvage écumeux et granuleux. Ce café est à la fois corsé et excellent – un autre domaine où il excelle, un savoir acquis lorsqu’il s’est passionné pour les sacs de café que les Ottomans avaient abandonnés en battant en retraite aux portes de Vienne, lorsque l’empire était à son apogée. « C’est une interprétation nord-africaine, et plus particulièrement cairote. Dis-moi, si tu baisses les yeux, est-ce que tu vois quelque chose sous mes pieds ?

— Non, mais tu as un machin sur l’épaule. »

Et Mustafa manque renverser son café.

« Décris-moi ce… ce que tu vois.

— Ça ressemblerait à une main, si une main faisait penser à un crabe en argile.

— En argile, dis-tu ?

— En argile ou en pierre, un peu comme ce super-héros américain constitué de bouts de rocher. »

Necdet juge préférable de ne pas mentionner les yeux qui le lorgnent entre chaque doigt.

« Le personnage de BD dont tu parles doit être Benjamin Grimm, autrement dit la Chose. Tu vois, il existe différentes descriptions des karins. On dit également que ce sont des créatures de terre et non de feu, et qu’ils se juchent comme les anges et les démons sur les épaules des mortels.

— Je te signale qu’il tapote la tienne du bout des doigts. »

Cette fois, la tasse de café de Mustafa tombe sur un des carreaux de moquette grise. Après avoir épongé ce qu’il a renversé, Mustafa s’éloigne dans les allées de postes de travail inoccupés poussiéreux vers l’endroit où Necdet s’est assis pour se plonger avec un air absent dans la consultation d’un site spécialisé dans le colportage de rumeurs.

« Elle est toujours là ? demande Mustafa. Je parle de cette chose, cette main, sur mon épaule ? »

Necdet ne tiens pas à décrire à Mustafa ce qu’il y voit, aussi se contente-t-il de marmonner un « Ouais » passe-partout.

Mustafa tire un siège prélevé dans le box voisin.

« Ça m’intéresse. Ça m’ennuie de le dire, vu que je suis un rationaliste bon teint doublé d’un Européen qui vit avec son temps tout autant qu’un bon Turc, mais nous semblons vivre une période de récidive mentale. Tout indique que chaque action suscite une réaction égale et opposée, autant dans le monde spirituel que dans le monde physique. Quand nous nous débarrassons enfin de notre étiquette d’homme malade de l’Europe, de l’image du Turc éternel barbare, voilà que les facettes les plus primitives et superstitieuses de la religion populaire d’Anatolie viennent montrer le bout de leur nez dans nos villes. Djinns, cheikhs, cadis qui diffusent leur version personnelle de la charia, derviches et tout le toutim. Action, réaction. C’est un nuage de déraison. Une islamiste se fait sauter le caisson dans un tram et tu découvres un djinn assis sur le sèche-mains, tu rencontres un karin sous le perron de ta maison et tu vois la main de Ben Grimm sur mon épaule.

« Je ne prétends pas savoir de quoi il retourne – c’est de toute évidence une sorte d’hallucination post-traumatique – mais je peux te garantir que quand cette femme enceinte en parlera, la moitié du quartier rappliquera pour te demander des prières, des lectures du Coran et des guérisons miraculeuses. Ça n’en finira plus. Ton frère pourra continuer de réclamer un Islam populaire correspondant à l’époque actuelle – ce qui est à mon humble avis ce que font déjà les soufis de la vieille école – mais je peux t’affirmer qu’il n’y a pas un seul imam, ou encore un cadi, qui refuse de s’en mettre plein les poches quand le fric tombe du ciel. Il y a un sacré magot à se faire et, pour être sincère, j’estime que tu as besoin d’un bon coach. Ce qu’il te faut, c’est une campagne de marketing bien ciblée. Des trucs valables, inventifs, accompagnés de projets et de visions à long terme. Une stratégie d’investissement. Sors de ce trou pourri. Façonne-toi un avenir radieux.

— Quand tu parles d’un coach, c’est à toi que tu penses.

— Eh bien… oui.

— Tu es responsable d’un Centre de sauvetage commercial que personne n’a jamais utilisé.

— C’est exact, mais je ne manque pas de sens des affaires pour autant. »

Necdet ne peut le nier. Le spa du Dr Poisson, Fish-pédicure pour victimes américaines du psoriasis ; les Roses de Turquie, Noisettes de Santé et de Bonheur, société alimentaire du futur ; Faites votre trou dans une grotte de Cappadoce et, tout récemment, le Golf urbain, sont autant de projets certes fantasques mais attribuables à Mustafa.

Mustafa qui va prendre l’appel matinal de Suzanne Chewing-gum. Elle l’informe d’une directive imposant de couper les climatiseurs vu que le prix du gaz a atteint de nouveaux sommets sur les micromarchés. Mustafa rétorque, avec bon sens, que si le Centre de sauvetage commercial a besoin d’air conditionné c’est à cause de la chaleur rejetée par les centaines de postes de travail qui tournent à vide. Il suffirait d’arrêter les ordinateurs pour que tous les problèmes posés par le coût de l’énergie soient résolus d’un coup. Une solution simple. Brillante.

Necdet subit l’assaut inopiné d’une onde de panique primale, le grondement d’un glissement de terrain à l’intérieur de sa tête, et tous les lieux et les personnages vus au cours de son existence le fuient en rebondissant et en se broyant les uns les autres pour devenir de plus en plus petits et se réduire à un voile de poussière qui entre en expansion dans toutes les directions. Necdet regarde une fois de plus Mustafa, qui s’adresse par écran interposé à Suzanne Chewing-gum. Il connaît bien cet homme. Il peut par ailleurs se représenter Ismet qui se trouve quelque part à l’extérieur de ce refuge souterrain. Il se représente son visage, entend sa voix et prononce son nom. Il sait qu’il n’est pas seul, qu’il est entouré par les frères du tarikat qui viennent chaque jeudi après-midi débattre de nouvelles règles extraites du Coran et des hadith, mais il ne voit pas leurs traits et ignore leurs noms. À bord du tram, n’y avait-il pas une femme qui a perdu la tête ? Il l’a revue sous forme de vision, flottant devant lui alors qu’il tentait de s’extraire de la foule avant que la police ne vienne lui poser des questions auxquelles il ne souhaitait pas répondre. Cela devait s’être passé la veille mais le visage, le lieu, le moment et même le chapelet de détonations assourdies du collier d’explosifs, tout cela est aussi brumeux que de lointains souvenirs de souvenirs. Que redoutait-il tant de la part des représentants de l’ordre ? Qu’a-t-il fait, où est-il allé, avant qu’Ismet ne lui offre le refuge du sous-sol de la maison des derviches où la poussière danse dans les rayons de soleil ? Il l’a oublié. Il ne se souvient que d’un tourbillon de djinns.