La peur enfle et devient absolue. Elle le paralyse, l’empêche de s’exprimer. C’est la panique propre à une perte incommensurable, une impuissance totale. Puis Necdet entend la musique d’une flûte solitaire et fait pivoter son siège de bureau vers le point d’origine de ces notes. Des djinns filent dans les airs, comme de la fumée ou de l’eau qui s’écoule dans le lit d’un torrent invisible. Ils changent constamment de forme et de taille, grains de poussière qui deviennent des oiseaux, créatures qui nagent dans les airs et se transforment en foulards et voiles de feu argenté torsadés. Ce sont des choses d’un monde différent, autres que vivantes. Il sait qu’il est censé les suivre. Toujours plongé en pleine conversation avec Suzanne, Mustafa ne le voit pas s’éclipser de son box pour se laisser emporter par le flux.
Le torrent de djinns s’engouffre sous la porte du placard. Évidemment. Il tourbillonne autour des balais de crin ou à franges, des seaux et des pelles à poussière, du cylindre trapu du robot lustreur qui a cessé de fonctionner le jour où Mustafa a voulu le transformer en bar à cocktails autoguidé. Il coule sous une autre porte pour pénétrer dans le réduit du compteur électrique et du tableau des disjoncteurs. L’énergie captive en ce lieu surexcite les djinns qui entrent en ébullition et tombent en déliquescence, basculant de l’état gazeux à celui liquide avec des projections et des panaches argentés, mais Necdet les suit vers une grille de ventilation encastrée dans la partie basse d’un mur. Le fluide spirituel se déverse à travers ses mailles, attiré par la flûte qui poursuit ses appels.
La grille est fixée par des chevilles en plastique qui, de piètre qualité comme tout le reste, cèdent à la première traction. Necdet insère sa tête et ses épaules dans le passage obscur ainsi dégagé et sent un courant d’air frais aux senteurs de pierre et de terre profonde. Le fleuve de djinns s’écoule autour de lui. Il a l’impression que des chats le frôlent. C’est fascinant et enivrant, et il ne peut s’empêcher d’avancer. La lumière papillote et il se retrouve dans un puits de maintenance juste assez large pour un homme, cerné de conduites et de câbles, de tuyaux et de fils. Ce passage descend toujours, de plus en plus bas, et les odeurs de terre et d’humidité deviennent plus fortes. La condensation fait briller les parois et goutte des conduites. L’air est presque froid, ici. L’écume des djinns clapote autour de ses pieds, comme s’il était dans des rapides. Il y a une porte, à l’extrémité du tunnel, et les djinns coulent au-dessous comme de l’eau dans un bief. Le battant s’ouvre au premier contact… sur les ténèbres et un temps révolu. En cillant dans cette obscurité profonde, il est informé par des sens plus intimes que celui de la vision qu’il se trouve dans un milieu appartenant à une autre époque. Environnement minéral. Eau qui goutte. Un courant d’air lui apprend qu’il a un dôme au-dessus de la tête. Des échos laissent supposer qu’il y a ici des piliers. Il prend conscience qu’un certain temps s’est écoulé depuis qu’il entend ces sons. Les djinns s’étalent en étranges flaques à ses pieds. Un photon après l’autre, ses yeux s’accoutument au semblant de clarté. Il est dans un caveau soutenu par des colonnes. Il ne saurait faire une estimation de ses dimensions, car ce qu’il voit va se perdre dans les ténèbres et les piliers se succèdent à perte de vue. Niches, dômes, coupoles. C’est un lieu très profond, et ancien. Il discerne devant lui un objet bas et massif qui lui rappelle la fontaine du jardin de la maison des derviches, là où il va s’asseoir pour fumer ses joints. Ses souvenirs reviennent. Cette reconnaissance en entraîne une autre et il discerne enfin la silhouette assise sur le couronnement du monument.
Necdet sursaute en voyant le flot de djinns s’écouler vers les pieds de l’inconnu, se regrouper autour de lui et le nimber de lumière alors qu’une paix intérieure incommensurable l’envahit. La robe, la longue barbe, les yeux verts si pénétrants, le turban assorti nonchalamment enroulé autour de sa tête. Comment Necdet pourrait-il avoir peur de lui ? C’est le très ancien, le Saint vert, plus vieux qu’Allah, plus vieux que le Christ et sa mère Marie, plus vieux même que Yahvé. S’il porte à présent la robe verte d’un soufi, c’est parce qu’il a donné à l’Islam la couleur de la vie. Il est le vert des flots du Tigre et de l’Euphrate, de la source anatolienne d’Hattousa et Çatalhöyük. Il est Hizir, Khidr, Al-Khidir, à la fois saint, prophète et ange. Il est l’eau, il est la vie. Il est l’aide qui dépasse la compréhension, celui qui vous écarte de devant le tram qui arrive, celui qui gonfle votre airbag ou vous traîne hors de l’épave de l’avion. Il est l’employé de parking récalcitrant, ce fonctionnaire borné exaspérant qui vous a fait rater le décollage de l’appareil qui va se crasher.
Mais Necdet ressent malgré tout de la peur car Hizir est imprévisible comme l’eau, privé de règles comme une loi supérieure. Hizir peut bénir, Hizir peut tuer. Il est à la fois création et destruction, sécheresse et inondation. Et le voici qui regarde Necdet.
Dis-le.
Dire quoi ? Mais Necdet connaît la réponse. Tout enfant qui est allé dans une medersa saurait de quoi il s’agit. Il l’a pour sa part appris lors de l’enseignement religieux, assis à côté d’Ismet, pour réciter ces mots jusqu’au moment où ils étaient aussi familiers que les battements de son cœur. Après quoi il allait avec son frère vers le terrain de foot poussiéreux et ses cages affaissées. Ismet jouait. Ismet était un défenseur central valable. Necdet restait sur le talus pour veiller sur leurs vestes et regarder les convois de camions gravir l’autoroute en direction du pont. Necdet n’était pas un passionné de football. Courir après un ballon ne l’intéressait pas. Il avait appris à lire les différents alphabets des inscriptions sur les bâches et il pouvait dire que ce camion venait de Russie, cet autre de Syrie, cet autre de Géorgie et ce dernier, eh bien, c’était facile parce qu’en arabe. Une autre chose qui le dépassait : s’asseoir sur le sol le vendredi après-midi pour dodeliner de la tête en lisant ces mots écrits dans la langue de Dieu. Pourquoi Dieu ne s’exprimait-il pas comme tout le monde ? S’il était omniscient, pourquoi ne disait-il pas ce qu’il avait à dire aussi bien en turc qu’en arabe ? Il s’était contenté de fermer les paupières pour s’isoler des fenêtres et du soleil dans le ciel poussiéreux jusqu’au jour où, sans seulement y réfléchir, presque sans en avoir conscience, il avait levé la main pour demander :
« Ça rime à quoi, tout ça ? »
Si tous ses camarades en avaient été outrés, l’imam était un homme patient, un fidèle pratiquant des sports télévisés.
« Ça rime au fait qu’un jour on te le demandera. Peut-être demain, peut-être quand viendra la fin du monde et que tu comparaîtras devant Dieu. Mais quel que soit l’instant, que répondras-tu ? »
Une autre réminiscence du passé. Les djinns se déplacent au pied du Saint vert, projetant des ombres étirées sur le dôme de l’ancienne citerne. Encore, insiste Hizir. Dis-le.
L’assaut des souvenirs le fait tituber et il recule.
Il entend les claquements des cloueuses, le moteur de la tronçonneuse qui s’emballe pour tailler les poutres du toit. Tous les oncles sont venus participer à la construction de la maison. Ils se mettent à l’ouvrage au coucher du soleil, conformément à la loi. Parpaings et mortier. Une rangée après l’autre. Des fenêtres en plastique à double vitrage, car ce qu’ils érigent n’a rien d’un taudis. Vers minuit, le toit commence à s’élever et les oncles tendent la bâche en plastique qui se cabre face au vent pendant que le père de Necdet se déplace précautionneusement sur les solives avec son pistolet afin d’étanchéiser les joints. Il prend son temps, conscient qu’il ne peut y avoir une maison sans toit solide, mais il garde un œil rivé sur l’horizon. Si la toiture est terminée avant le lever du soleil, nul ne pourra raser cette maison. Telle est la loi. Sous les bretelles des autoroutes, derrière les zones industrielles, sur les collines érodées et les vallées balayées par des crues soudaines, des quartiers complets se sont épanouis comme des fleurs après une averse. Des villes – les gecekondus – bâties sur les fondations de ce règlement et de l’espérance.