Hizir le Saint vert baisse le doigt et regarde ailleurs.
« Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ma tête, s’écrie Necdet avant de marteler ses tempes avec ses poings. Entre là, entre là, entre là ! Pourquoi est-ce que je ne ressens rien ? Il n’y a rien, là-dedans. Seulement du bois. Rien de réel. »
Hizir daigne enfin s’intéresser à lui. Un vague sourire à peine esquissé, sanctifié et détaché du monde, incurve imperceptiblement ses lèvres.
Mais tu n’es pas exempt d’émotions. Tu ressens de la colère et, peut-être, une sorte d’engourdissement et d’hébétude. Soit tu te sens dépassé par les événements soit tu n’as pas toute ta tête et tu vois des choses que nul n’oserait imaginer. Ce qui a été le plus positif dans toute ton existence, Necdet Hasgüler, c’est l’arrivée de ce saint soufi et de sa légion de djinns. Hizir, celui qui aide par-delà le monde mais dont les présents peuvent être très dangereux. Il t’offre une enfance. La voici, accepte-la même si c’est une abomination. Tu as été un monstre ? Tu dois désormais te demander si tu peux te fier à ces souvenirs. Est-ce ce que tu as vraiment été ou ce que tu imagines avoir été ? Est-ce que ce sont de vrais souvenirs ou le fruit de ton imagination malade ? À l’intérieur de cette citerne de pierre, près des flots qui sont son cœur et son sang, Hizir va-t-il faire de lui un être différent, un nouveau Necdet ?
Dis-le, oui. Dis-le. Dis-le, au nom de Dieu, qui t’a créé à partir d’un caillot de sang.
Four crasseux, bouffe captive, fumée de cigarette absorbée par la tapisserie, sac d’aspirateur qui déborde. Les climatiseurs installés par le concierge sur les appuis de fenêtre, les plans de travail et l’eau croupie des citernes apportent une puanteur écœurante de mouroir. Cet appartement vide et bruyant, avec une épaisse couche de poussière sur les stores, les lattes du plancher terreuses, le pigeon mort qui se décompose sur le balcon, tous les relents propres à la solitude masculine. Il y a des sachets de thé instantané dans le placard poisseux de la cuisine. Les lettres et les catalogues tombés par la fente de la porte d’entrée ont été repoussés contre le mur. Une tache d’humidité pèle sous la fenêtre du balcon. Sur la tapisserie de la chambre, un ovale plus sombre que le reste marque l’emplacement qu’ont occupé des cheveux gras au-dessus des contours spectraux d’une tête de lit. Le matelas est taché, les toilettes sont brunies par le calcaire. Une substance grisâtre a fusionné avec les carreaux de la cuisine.
Leyla ravale des nausées.
« Il a laissé deux mois de loyer impayé », lui déclare le concierge, un petit troglodyte au ventre rebondi. Leyla croyait cette sous-espèce éteinte depuis des décennies, ces fureteurs domestiques vénaux que sont les kapicis. Celui-ci a empoché une poignée de billets pour les conduire, elle et Yasar, jusqu’à cet appartement du huitième étage. Les ascenseurs de l’immeuble Kemal ont cessé de fonctionner bien avant que Mehmet Ali signe son bail. Les habitants qu’ils ont croisés sur les paliers et dans la cage d’escalier les ont foudroyés du regard. Tous avaient des enfants et une télé qui beuglait dans le séjour. Au troisième étage, Leyla s’est débarrassée de ses chaussures de travail à hauts talons devenues insupportables sur ces degrés de béton érodés. « Êtes-vous des amis, des parents ?
— Simples relations d’affaires, répond Leyla. Il y a longtemps que vous n’avez plus de ses nouvelles ?
— Depuis février.
— Ne faut-il pas attendre qu’une personne soit décédée, avant de brader tous ses biens ? »
Le kapici hausse les épaules. « Décision du proprio. Ce type lui devait pas mal d’argent. Ce qu’il a récupéré ne remboursera qu’une petite partie de la dette. Vous êtes certains de ne pas avoir des liens de parenté avec lui ?
— Ses dettes ne nous concernent pas, lance Yasar depuis le coin cuisine.
— Il faudra pourtant que quelqu’un paie.
— On peut jeter un œil ? » demande Leyla.
Le concierge ne semble pas avoir entendu et allume une cigarette avec nonchalance. Leyla pèle vingt euros de son sac. La réputation de vénalité des kapicis d’Istanbul n’est plus à faire et elle a eu tort de croire qu’il suffirait de frapper à sa porte pour que leur cousin les reçoive et leur offre du thé et des pâtisseries. Mehmet Ali est parti en abandonnant tous ses biens derrière lui, ce qui est déconcertant. Le retrouver va réclamer un vrai travail de détective, alors que Leyla n’a toujours pas vu l’ombre du contrat que doit préparer cette vipère de Zeliha. Après avoir conclu qu’il n’y a pas pire employeur que la famille, Leyla s’agenouille et examine les fissures des lattes du plancher, lorgne sous les plinthes, se dresse sur la pointe des pieds pour étudier les hautes étagères, va sonder les recoins des penderies. Un vieux caleçon qui a été utilisé comme chiffon à poussière et des enveloppes en cellophane de paquets de cigarettes. Le parfum floral du désodorisant lui donne la migraine. Elle en gardera le souvenir des jours durant. Elle soulève le couvercle de l’immonde réservoir de la chasse d’eau.
L’autre moitié de ceci, a déclaré Yasar dans la voiture de société de la Ceylan-Besarani, une citadine Peugeot cabossée à jamais bloquée en conduite manuelle depuis que l’autodrive a chopé un virus. Yasar a tout lâché pour fouiller ses poches et Leyla a saisi le volant de la main gauche pour leur faire contourner l’arrière d’un car longue distance aux rideaux de dentelle fermés. Leyla a pris le magnifique Coran en argent miniature, pas plus gros que son pouce, et Yasar a repris pour sa part le volant.
« C’est ancien.
— Ça vient de Perse. De l’argent authentique. »
Leyla tourne l’objet en tous sens et la sensation de viol que lui inspire la page nue, le saint Coran coupé en deux, lui rappelle qu’elle n’est jamais allée plus loin que Demre.
« Comment se fait-il qu’il n’y en ait qu’une moitié ?
— Une vieille histoire s’y rapporte. Tout donne matière à des anecdotes, chez nous.
— Raconte-la-moi. J’adore nos histoires de famille.
— Ça remonte au début du XXe siècle, la Première Guerre mondiale. Mon arrière-arrière-etc.-grand-père Abdelkader – nous avons dû apprendre son nom par cœur, comme s’il était le père de la nation ou un autre personnage de ce genre – s’est retrouvé à Çanakkale. Çanak Bayiri, la colline où Mustafa Kemal s’est fait un nom. Tous savaient, même à Istanbul, que ça équivalait à une condamnation à mort. Le Coran était un vieil héritage de famille, et lorsqu’elle a appris qu’Abdelkader allait être envoyé au front, sa mère est allée voir un bijoutier juif pour lui demander de le débiter en deux. Je parle du Coran, bien entendu. Toujours d’après cette histoire, aucun musulman n’aurait accepté de commettre un tel sacrilège. Elle lui a remis la partie de devant et a gardé l’autre, en partant du principe qu’un Coran est indivisible et que Dieu ferait le nécessaire pour que les deux moitiés soient de nouveau réunies.