Выбрать главу

— Est-il rentré chez lui ? A-t-il survécu ?

— Oh, oui ! Grand-grand-père Abdelkader était de la trempe dont on fait les survivants. Il a rapidement compris que le meilleur moyen de garder sa tête sur ses épaules consistait à se tenir le plus loin possible de Kemal et de ses hommes, qui ne rêvaient pour leur part que de mort et de gloire. Il a vécu jusqu’à quatre-vingt-huit ans et est tombé raide au cours du réveillon du Nouvel An.

— Tu devrais être fier de lui. J’assimile tous ceux qui se sont trouvés à Çanakkale à des héros.

— Il est le seul membre de cette unité à être rentré chez lui sans une égratignure.

— Grâce à ce Coran.

— Je l’attribuerais plutôt à son instinct de conservation. »

Leyla lorgne dans le réservoir. Rien n’est enveloppé dans six préservatifs et du papier bulle, au fond de la cuve. Tant mieux ! Elle n’a aucun désir de plonger la main là-dedans.

« Viens voir ça ! »

L’appel discret de Yasar lui parvient de la cuisine. Il a ouvert un tiroir de couverts. Les déménageurs du propriétaire ont expédié couteaux et fourchettes dans une salle des ventes mais laissé un assortiment de fioles en plastique vides. Ce tiroir en est plein. Yasar ouvre les autres. Tous ont le même contenu. Yasar en lève une entre le pouce et l’index.

« Nanos.

— Vous êtes sûrs qu’il n’est pas de votre famille ? insiste le concierge.

— Nous n’avons aucun lien de parenté, ment Leyla.

— Alors, je peux vous dire ce que je pense de lui. Ce n’était pas quelqu’un de bien, ce Mehmet Ali. Il recevait toutes sortes d’individus, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pas du genre qu’on aime voir près de chez soi, voyez. C’est un immeuble occupé par des familles respectables, ici. Des Bulgares. Mauvais, tous autant qu’ils sont, les Bulgares. Ils vous poignardent à la première occasion. Et aussi des Géorgiens, des Russes…, c’est une nation de gangsters. Et des femmes. Vous voyez le genre. Il y avait des sacs, sortis de l’arrière de camionnettes. Il passait son temps à acheter et vendre, acheter et vendre. Des cartons et des cartons de fioles en plastique vides. Je sais ce que ça signifie. J’ai passé la totalité des lieux à l’aspirateur, un de ces machins antiallergiques. Vous savez, pour les gens qui ne supportent pas la poussière. Je ne voudrais pas que cette cochonnerie tombe entre les lattes du plancher et se répande sur les circuits électriques et hydrauliques. Dieu nous protège, si ça contaminait la vermine !

— Vous auriez des rats mutants hyperintelligents, déclare Yasar. Cool. »

Les nanos effraient toujours autant Leyla Gültasli. En dépit du fait qu’ils sont devenus sans danger, respectables et omniprésents, elle les imagine rampant en elle comme les parasites qui – selon les légendes – ont envahi et creusé des galeries dans le corps des redoutables Vieux de la montagne, au point qu’il n’en subsistait qu’une masse grouillante de vermine. Elle compare les nanos à des cendres qui circulent dans les veines, à ce que doivent éprouver ceux qui s’injectent des drogues et qui se sentent intérieurement souillés, d’après ce qu’on lui a raconté. Au lycée, elle a systématiquement refusé les nanos et affronté les examens et les devoirs avec un esprit nu, même si cela la désavantageait par rapport à ses camarades plus concentrés, éveillés et experts en reconnaissance de formes. Ce n’est que pour ses derniers examens qu’elle a finalement cédé à la tentation – il y avait toujours quelqu’un qui connaissait quelqu’un capable de procurer ce dont on avait besoin, un machin hyperefficace – et la fiole est remontée jusqu’à elle en suivant la filière habituelle, peut-être depuis le plan de travail de cette cuisine, pour se retrouver sur sa table de chevet où elle exsudait d’épouvantables cauchemars. Et le matin de la première épreuve, Leyla a retiré son bouchon pour aller verser les nanos, minuscules et fluides comme de l’eau, dans les toilettes. Elle a tiré deux fois la chasse, par précaution. C’est ainsi qu’elle a offert aux poissons du pont de Galata la possibilité de se concentrer, s’éveiller et devenir des champions de la reconnaissance de formes. La perspective de se sentir pleine de poussière et de cendres lui était insupportable.

« Savez-vous qui a acheté tout ça ?

— Faudra le demander…

— … au propriétaire, je sais. Je peux avoir son téléphone ? »

Le concierge hausse les épaules et Leyla se sépare d’un autre billet de vingt euros. Son dernier cousin désormais solitaire est niché dans la doublure de soie. Elle prend une nouvelle note mentale à l’attention de Zeliha : on arrive à tout avec des petites coupures.

Leyla retire une fois de plus ses chaussures. L’escalier est plus traître à la descente qu’à la montée.

« Yasar. » Il trottine avec empressement deux marches derrière elle. Hors du bureau, ce macho agressif est doux comme un agneau. Leyla a grandi avec ses nombreux frères et elle connaît la mentalité des jeunes mâles, leur compétition incessante. Elle se demande comment Yasar et Aso ont pu mettre sur pied une affaire qui marche. Si ce n’est qu’elle ne marche pas. C’est d’ailleurs la raison de sa présence. Qui peut utiliser des demi-Corans en tant que reconnaissance de dette ? « Deux choses. Premièrement, j’ai obtenu un rendez-vous avec l’Agence européenne de financement des technologies émergentes pour cet après-midi. Ils ont une procédure rapide, même si je ne saurais dire à quel point. » Elle y travaillait depuis trois heures du matin, pour progresser par cliquetis dans le dédale byzantin des fonds d’investissement, des bourses et prêts divers, des aides à la création d’entreprise et des programmes de développement européens. Ce matin-là, en utilisant son ceptep dans la rame de métro, elle avait obtenu à force de suppliques de se voir attribuer une annulation de dernière minute. « J’aimerais y aller avec Aso. Tu es un concepteur génial, Yasar, mais tu as le look et la tenue d’un batteur de groupe heavy metal.

— Bordel…

— Il te suffirait de passer chez un coiffeur et de t’acheter un costume, note bien.

— Ça, jamais !

— Alors, c’est Aso qui viendra. Deuxièmement, j’aimerais disposer de la puce de la voiture. Tu es le pire des conducteurs que je connaisse.

— Tu sais conduire ?

— Évidemment, j’ai mon permis.

— Tu l’as passé à Demre. On ne circule pas de la même façon, à Istanbul.

— La puce ! »

En fait, personne ne va pouvoir conduire. La Peugeot a été hissée à l’arrière d’une grosse dépanneuse rouge couverte de maximes religieuses édifiantes. Leyla va tapoter la portière du conducteur, qui baisse sa glace, mais c’est son passager qui se penche pour s’adresser à elle.

« Vous cherchez Mehmet Ali. » L’inconnu a une tête en forme de suppositoire, une face de nourrisson, des yeux porcins et des lèvres pincées par une moue. Sa voix est basse et douce. « Nous le cherchons, nous aussi.

— Qui êtes-vous ? Le proprio ? J’ai expliqué au kapici que nous ne sommes pas de la même famille. Rendez-moi ma voiture.

— Non, je ne suis pas le propriétaire. Est-ce qu’il lui doit du fric, à lui aussi ? Ça m’étonnerait pas. C’est justement le kapici qui m’a averti. Je suis un ancien associé de Mehmet Ali. Il est mon débiteur. Des sommes importantes.

— Je ne vois pas en quoi ça me concerne. Rendez-moi ma voiture.

— Si, ça vous concerne. Et je compte sur vous pour m’en informer immédiatement, si vous apprenez où il se cache. »