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Où est Yasar ? Leyla n’a que trop conscience de se dresser sur le côté du camion, avec ses talons à la main et très peu d’options qui s’offrent à elle. Son unique avantage, c’est que ce type ignore qu’elle ne cherche pas Mehmet Ali pour lui réclamer de l’argent. En fait, ce n’est pas cet homme qui l’intéresse mais sa moitié d’un Coran miniature.

« Topons là », dit-elle.

La surprise de l’homme à tête de suppositoire et face de nourrisson paraît authentique, mais le conducteur de la dépanneuse enfonce un bouton. Un treuil couine et la Peugeot redescend de la plate-forme. Elle roule un peu plus loin que la rampe avant que le câble du treuil ne la retienne.

« Dites-moi seulement comment vous joindre, ajoute Leyla.

— Je n’y tiens pas, fait le suppositoire pendant que son acolyte met le contact. On vous gardera à l’œil. »

Leyla attend que la dépanneuse rouge ait disparu à l’angle de la rue pour se tourner vers Yasar.

« Donne-moi la puce. Donne-moi la puce de contact. La puce de contact. »

Il la lui remet, avec docilité. Il est terrifié et Leyla ne saurait dire si c’est à cause d’elle ou de l’incident qui vient d’avoir lieu. C’est en tremblant de colère et de peur rétrospective qu’elle se glisse derrière le volant et expédie ses chaussures à hauts talons à l’arrière. Elle peut conduire ce tas de ferraille nu-pieds. « Je pilote et tu me guides. Réunion de famille. Tout de suite. Se faire piquer notre bagnole par des truands, c’était pas prévu au programme. »

Les vieilles maisons ottomanes de Kuzguncuk descendent la rue sous des arbres au feuillage abondant. Leurs murs de bois sont peints de couleurs vives et audacieuses : jaune chrome, bleu outremer, pourpre et rose. Les étages sont en surplomb, des vieillards et des chats observent le monde en restant assis dans les ombres. Des écrans de bois peint ajouré abritent les balcons du dernier étage. Tous ceux qui ont suffisamment de bon sens pour ne pas travailler montent là-haut, pour y chercher de vagues courants d’air. Les vieillards et les chats manquent de jugeote.

Ayse gravit lentement la côte entre les maisons bariolées. La pente est raide, la journée très chaude, les bottes trop serrées, les pavés pleins d’embûches pour les talons. Les hommes âgés la regardent par-dessus leurs verres, surpris de découvrir qu’il y a plus insensé qu’eux. Elle cherche une maison bleue, bleue comme un bleuet. Une sorcière citadine y vit, une urbomancienne, une psychogéographe. Ayse aime ce quartier, sa vallée verte abritée qui l’entoure comme un châle. Elle a pendant un temps envisagé d’installer sa galerie d’art à Kuzguncuk. Le pont du Bosphore est à un kilomètre au nord, la voie express franchit la crête au début de la vallée et on peut entrevoir des ferries entre les maisons penchées et les branches festonnées de guirlandes électriques, mais rien ne vient déparer le charme embaumé de Kuzguncuk. Cependant, son isolement est aussi son principal inconvénient : elle serait restée assise des jours complets à attendre que la porte tinte. Des curieux, des promeneurs, des gens qui veulent tuer le temps et découvrent par hasard un objet à même de les tenter. Qui voudrait ouvrir une boutique en priant pour que la clientèle tombe du ciel ? Eskiköy est certes un vieux quartier sale et surpeuplé, mais c’est le cœur du secteur des antiquaires. Kuzguncuk est l’idéal pour ceux qui aiment flâner, les historiens de l’esprit des lieux, les psychogéographes.

La maison bleue est la dernière de l’alignement, adossée au grillage derrière lequel des arbres de Judée gravissent les flancs escarpés de la vallée. Ayse secoue le carillon à vent suspendu à côté de la porte d’entrée. Un visage apparaît dans une ouverture en forme de cœur du paravent du balcon ; une femme entre deux âges avec de longs cheveux bouclés en bataille, une face de crapaud, des yeux brillants.

« La porte est ouverte, monte ! »

Il est bien connu qu’il a fallu fermer le poste de police de Kuzguncuk faute de crimes. Selma l’urbomancienne porte un ample pyjama de soie et des bagues d’orteil. Des coussins et des traversins bordent trois côtés du balcon, le transformant en immense divan. Ayse retire ces instruments de torture que sont ses bottes à la mode. Il n’y a pas un souffle de vent, même sur ce balcon, mais on y trouve du thé et du halva au sésame.

« Les Juifs, ma chère ! Ce sont eux qui font le meilleur des halvas. » Les restes d’une communauté juive survivent à Kuzguncuk, avec des Grecs et des Arméniens. Églises, mosquées et synagogues se font face, ici. Selma Özgün s’est fixé pour but d’approfondir ces choses, d’en déterminer les raisons. Urbomancienne. Sorcière citadine. C’est cette femme qui a appris à Ayse la calligraphie ottomane classique dite du divan, mais elle a découvert qu’il était possible d’avoir une existence plus agréable en se promenant dans les rues de la ville pour dresser ses plans mentaux, noter comment l’histoire a été attirée par certains emplacements, une superposition de strates de vies incluses dans une cartographie de signifiants, définir les contours d’une géographie spirituelle bâtie autour de nombreux dieux et théismes, compiler une encyclopédie de la façon dont l’espace a façonné l’esprit et l’esprit a façonné l’espace pendant les trois millénaires écoulés depuis la fondation de la reine des cités. Il s’agit là d’une discipline itinérante, comme celle des derviches péripatéticiens. Elle avance à la vitesse de ses pas, qui correspond au cheminement de l’histoire, et à cette allure – lors des interminables déambulations qui caractérisent cette science – liens et relations finissent par apparaître. Étranges similitudes entre des immeubles séparés, comme s’il se produisait une dérive des continents à l’échelle urbaine. Les rues correspondent à de vieux besoins ataviques. Les rails des tramways suivent d’anciens cours d’eau, les propos des dieux et des empereurs sont gravés dans la pierre. La géographie humaine, cartes du cœur, marchés aux poissons éloignés de la mer, quartiers dans lesquels des commerces se sont fossilisés ou ont péri en une génération pour renaître de leurs cendres des décennies plus tard. Lignes de démarcation subtiles, étranges transitions entre les spécialités des restaurants : cuisine égéenne ici et orientale là, sites maudits où tous les commerces ont périclité alors qu’un concurrent se trouvant à deux portes de là va prospérer, rues où les occupants des numéros pairs courent dix fois plus de risques de se faire cambrioler que ceux des numéros impairs. Ayse a appris tout cela dans le cadre de longues marches nocturnes effectuées dans la cité en compagnie de Selma Özgün, apparemment au hasard, toujours foisonnantes de buts cachés et d’intentions secrètes. Ce sont les Stambouliotes disparus qui fascinent le plus Selma Özgün : les Grecs, les Juifs, les Arméniens et les Syriens, les Roms et les Russes, les vestiges du vieil empire, et à présent les nouveaux venus de l’intérieur des terres du nouvel empire européen qui se sont inconsciemment approprié les quartiers, les rues, les vies et les voix des fantômes déplacés.

Articles et études de Selma Özgün :

Une liste des épaves du Bosphore.

Épidémie de suicides contagieux.

Carte homosexuelle d’Istanbul, de l’époque des janissaires à nos jours.

Les lignes de désir, ces chemins que les humains tracent de façon spontanée sur les terrains en friche.

Regroupements géographiques des souhaits et nécessités dans les petites annonces des forums en ligne.

Évolution des populations de poissons isolés dans des citernes et des bassins romains vers la perte de toute pigmentation, la mollesse et la disparition des organes de la vision.