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Aujourd’hui, Selma Özgün vernit les ongles de ses orteils. Elle souffle en raison de l’effort réclamé pour se pencher en avant et passer le pinceau minuscule, car cette femme a une conformation de paysanne.

« On m’a invitée à participer à un groupe de réflexion gouvernemental débile », annonce Selma Özgün en avançant ses orteils pour qu’ils sèchent au soleil, la meilleure des méthodes. « J’ai tenté de leur dire qu’ils commettaient une erreur ridicule – moi, par tous les saints ! – mais ils n’ont pas voulu entendre raison. Une voiture va passer me prendre. Je fais donc le nécessaire pour que mon apparence justifie le mal qu’ils se donnent. Ça se présente comment, à la galerie ? Vends-tu toujours ces évangiles arméniens d’origine plus que douteuse ?

— Ils sont d’une authenticité absolue.

— C’est tout le problème. » Selma n’a jamais dissimulé qu’elle assimile Ayse à une contrebandière, une voleuse, une mercenaire de la calligraphie, une pilleuse de tombes à la Jimmy Choo. « Et quel vent t’a poussée jusqu’en Asie, ce beau matin ?

— La recherche d’un homme mellifié.

— Les œufs de l’oiseau Roc, les épées du Prophète, les lanternes des djinns… Y a-t-il d’autres choses inexistantes que tu voudrais trouver ?

— J’ai reçu la visite d’un client convaincu que ça n’a rien d’un mythe. »

Selma Özgün retire ses pieds honteusement exhibés de la vue du public. Même dans ce quartier nonchalant, compréhensif et multiculturel qu’est Kuzguncuk, tous la considèrent aussi excentrique qu’une Anglaise.

« Et qui est ce client ?

— Secret professionnel.

— Secret professionnel, mon cul ! Dis-le-moi. »

Selma Özgün assimile tout transfert de données d’une paume à l’autre à un viol de l’intimité et c’est pourquoi Ayse écrit le nom de son client sur une carte. Selma Özgün met les lunettes de lecture suspendues à son cou par une chaînette en or.

« Non, ça ne me dit rien du tout, ma chérie. Est-il d’Iskenderun ?

— Il le devrait ? »

Selma Özgün soupire.

« Sans doute s’agit-il de la momie d’Iskenderun. Elle fait parler d’elle tous les dix ou quinze ans. Tu n’es pas la première à t’y intéresser, loin de là. Il existe toute une filière qui s’est développée autour de l’homme mellifié d’Iskenderun. C’est une des grandes légendes d’Istanbul, avec les Joyaux perdus d’Aya Sofya. Des gens ont bâti toute leur carrière, publié des bibliothèques complètes de foutaises et gaspillé des fortunes quant à elles bien réelles pour tenter de mettre la main sur cette momie sans qu’un seul d’entre eux puisse seulement humer une bouffée de miel.

— Et je ne suis que la modeste propriétaire d’une galerie d’art réputée pour savoir dénicher des perles rares. »

Selma Özgün prend la double théière en cuivre et les ressert.

« D’après Ergün Sas, de l’université de Bogazici, l’homme mellifié d’Iskenderun serait un certain Haci Ferhat. Les Ferhat étaient des négociants prospères d’Alexandrette, une famille dont la fortune a spectaculairement fondu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Ergün Sas a trouvé les preuves d’une succession de querelles théologiques et de jugements de la charia entre l’imam local et un derviche itinérant connu sous le nom d’Hirsute de Cappadoce qui se considérait être un légaliste, au-dessus du statut religieux de l’homme mellifié. L’Hirsute finit par le déclarer haram, la raison pour laquelle les Ferhat subissaient les foudres divines. Non content de ne pas être enseveli comme il convient, Haci Ferhat se fit enfermer dans un sarcophage païen et – chose la plus exécrable de toutes – sa momification eut pour conséquence indirecte de le soustraire au Jugement dernier. Cette malédiction ne pourrait être levée que s’il sortait par lui-même de cet objet impie pour se soumettre enfin aux volontés de Dieu.

— Tout indique que cet Hirsute de Cappadoce avait du flair pour reconnaître les objets de valeur.

— Ce qui n’a pas dû échapper aux membres de la famille Ferhat. Mais ils ont néanmoins remis l’homme mellifié à l’Hirsute qui leur a récité quelques sourates, les a proclamés halal et a foutu le camp en emportant leur proche parent. Le principe est simple, ma chérie… Tu trouves le derviche et tu récoltes l’homme mellifié d’Iskenderun en prime. Le voyage d’Haci Ferhat en compagnie de ce derviche et la façon dont il est arrivé à Istanbul… voilà où les théories se télescopent. Sunnites et chiites sont de la petite bière, comparés aux chasseurs d’homme mellifié. Nous avons là une meute de vieillards acariâtres qui ne supportent pas qu’on critique leurs théories. Un individu auquel tu peux accorder ta confiance passe ses journées à pêcher du pont de Galata, et tous le connaissent sous le nom de Rouge. Il est complètement fêlé mais il est sincère et sans parti pris. C’est le plus grand spécialiste de l’homme mellifié d’Iskenderun qu’on trouve à Istanbul. Tu ne pourras pas le rater, mais dis-lui que c’est moi qui t’envoie si tu ne veux pas qu’il ne te parle que de poissons. Moi, je ne recherche pas la vérité mais au contraire les merveilleux mensonges qui ont façonné cette ville. À ce sujet…»

Selma Özgün se lève avec difficulté. Elle a grossi et perdu une grande partie de sa souplesse, depuis qu’Ayse l’a vue pour la dernière fois à l’occasion de l’inauguration d’une galerie à l’automne, quand la Tempête du Bélier en rut charriait de la poussière sur les dalles du sol. L’époque des grandes pérégrinations erratiques dans Istanbul doit se terminer. Les futurs pèlerinages de Selma Özgün s’effectueront sans doute dans les cités du souvenir.

La montée de l’escalier est plus pesante que sa descente. Selma Özgün pose un petit bocal contenant un fluide ambré sur la table.

« Prends. »

Ayse lève le bocal vers la lumière. Petits grains et paillettes flottent dans l’or liquide. Le fluide est épais, sirupeux lorsqu’elle l’incline. Elle retire le couvercle rouillé et l’odeur confirme ses suppositions.

« C’en est ?

— Que penses-tu que ce soit ?

— Je peux goûter ?

— Si je te dis qu’il a cinq siècles et que je l’ai payé trois mille nouvelles livres turques, cela modifiera-t-il son goût ? »

Sans hésiter, Ayse y plonge un doigt puis le lève à sa bouche.

« Alors ?

— C’est bien du miel.

— J’ai par ailleurs pu l’acheter à l’épicerie du coin », ajoute Selma Özgün avant d’en prélever une cuillerée qu’elle dissout dans son thé. Les paillettes tourbillonnent : fragments de fleurs et d’abeilles ou squames et lambeaux de chair humaine. Elle vide son verre en portant un toast. « À la vie éternelle ! Eh bien, ma chérie, il est évident que tu as pris ta décision et que je n’y peux rien changer. J’avoue redouter un peu ce qui adviendra si tu le retrouves. C’est un trésor inestimable, une des merveilles du monde. J’estime que les légendes devraient rester des légendes, faute de quoi elles deviennent simplement l’histoire alors que le cours naturel des choses va de l’histoire à la légende. Cependant, je pense que tu es la mieux placée pour y parvenir. »

Elles entendent une très grosse voiture au moteur presque silencieux s’arrêter dans le cul-de-sac. Selma Özgün lorgne la rue par les jours du paravent.

« C’est le type du ministère qui vient me chercher. Finis ton thé et prends ton temps, mais tire la porte derrière toi en partant. Bonne chance, ma chérie. »

Elle étreint Ayse, dépose un baiser sur ses joues. Les ongles de ses orteils brillent, alors qu’elle descend en oscillant les marches. Ayse se rassoit sur le divan et regarde Selma se tasser dans le véhicule. Elle finira son thé mais ne s’attardera pas, car elle a juste le temps de trouver ce Rouge au milieu de tous les pêcheurs de Galata avant d’aller rejoindre Adnan sur les quais.