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« C’est moi que vous venez chercher ? » demande Georgios Ferentinou au conducteur de la voiture arrêtée devant chez lui. La carrosserie, les glaces et le costume de l’homme sont noirs. La chaleur s’élève en miroitant des courbes du véhicule. Le chauffeur vient lui ouvrir la portière. En serrant son attaché-case contre sa poitrine, Georgios tapote délicatement les garnitures comme pour s’assurer que le cuir sur lequel il va s’asseoir n’est plus vivant, semblant craindre de le souiller. La berline est silencieuse et confortable. Georgios voit par-dessus son épaule la façade de la maison des derviches disparaître derrière l’angle de la rue des Poulets volés. Il vient de larguer les amarres de son univers miniature. Le conducteur met son clignotant à droite pour s’engager dans Inönü Cadessi.

« On ne pourrait pas prendre de l’autre côté, par le ferry ? » demande Georgios.

Docile, le conducteur met le clignotant à gauche.

Le dernier véhicule gouvernemental noir qu’a pris Georgios a tourné à droite pour traverser le Bosphore, se rendre en Asie.

La pièce était couleur poumon de grand fumeur. La nicotine imprégnait l’épaisse couche de peinture brillante. Georgios estimait que son index aurait été teint en marron, s’il l’avait humecté de salive pour le passer sur la paroi. Les trois hommes présents de l’autre côté de la table à tréteaux fumaient sans interruption, de façon machinale, une succession d’écrasements de mégots, de tapotements de paquets pour dégager une nouvelle cigarette et de rotations de la molette d’un briquet jetable. Les filtres usagés allaient grossir le monticule qui s’élevait au centre du cendrier Efes. Des éléments de la stratégie d’intimidation, au même titre que l’odeur ; la fumée de tabac mêlée aux huiles et phénols de la peinture militaire et aux relents persistants de l’eau de Javel. On pouvait imaginer que la Javel avait été utilisée pour masquer d’autres puanteurs : urine, vomi, sang et excréments, qu’elle couvrait sans pour autant les faire disparaître.

« Je vous aiderai dans la mesure de mes moyens », déclara Georgios. La chaise était assez éloignée de la table pour que ce meuble ne lui offre aucune protection psychologique. « Je tiens à répéter que je suis un bon citoyen. »

Les hommes levèrent les yeux en fronçant les sourcils de leurs notes dactylographiées. Ils lisaient les pages, se désignaient des lignes.

« Vos parents », demanda celui du milieu pendant que celui de droite retirait le capuchon d’un stylo-bille bleu et le positionnait au-dessus d’un papier millimétré. La peur de Georgios Ferentinou croissait. Il n’avait pas connu pareille frayeur de toute son existence. Elle se manifestait au niveau de ses testicules et de son intestin, cette angoisse dont il ne pourrait plus jamais se débarrasser.

« Ils ont quitté le pays », répondit-il.

Et Stylo-bille se mit à écrire, ce qu’il fit pendant une vingtaine de minutes, sans s’arrêter. Les hommes, la pièce, la succession ininterrompue de cigarettes, l’odeur qui en dissimulait d’autres et la peur que son avenir ne dépende entièrement de ce qui se passait en ce lieu absorbaient les mots de Georgios comme une éponge absorbe les liquides. Il s’était toujours promis de rester de marbre face à l’intimidation, de ne jamais céder lors d’un interrogatoire. Mais tout lui échappait. Il était en leur pouvoir. Trop jeune pour avoir connu les émeutes de 1955 qui avaient chassé la moitié de l’ancienne population grecque d’Istanbul – les derniers enfants de Byzance – loin de leur cité, les récits de cette nuit de septembre avaient terrifié son enfance : incendies, viols, hommes circoncis de force dans les rues, barbes des prêtres arrachées, homme qui utilisait un marteau pour réduire des perles en poussière dans un magasin pillé d’Istiklâl Cadessi, aveugle à leur valeur et à leur beauté. Les menaces de 1980 s’étaient dissimulées sous le rideau d’une boutique taguée, une église profanée par des excréments, un avis d’expulsion scotché sur la porte du cabinet dentaire du père de Georgios. Ses parents avaient obtempéré. Par dépit, le nouveau gouvernement les avait déchus de leur citoyenneté.

Et il se retrouvait dans cette pièce couleur fumée de cigarettes pour ouvrir son cœur à ces trois membres des services de renseignements, comme s’il avait pour eux de tendres sentiments. Combien de traîtres avait-il rencontrés ? Eh bien, il y avait Arif Hikmet de la faculté, et Sabri Iliç le rédacteur de la rubrique économique du Hürriyet, ainsi qu’Aziz Albayrak… Non, ce dernier faisait partie de l’organisme de planification nationale et il ne pouvait par conséquent être suspecté de double jeu. Il y avait aussi Recep Gül le mathématicien, ainsi que Devlet Sezer l’écrivain. Les noms s’alignaient sur le bloc-notes de Stylo-bille. Tout le jour, Georgios avait débité des réponses balbutiantes. À sept heures du soir, ils posaient leurs stylos et croisaient les mains.

« Je peux y aller ? demanda poliment Georgios Ferentinou.

— Une dernière question, répondit son interrogateur principal. Connaissez-vous Ariana Sinanidis ? »

Une pièce teinte en jaune par la fumée à Üsküdar, en Asie, de l’autre côté du Bosphore, un lieu vers lequel l’a conduit une grosse voiture noire.

C’est malgré lui que Georgios Ferentinou soupire en voyant du pont de Galata le paysage urbain de Sultanahmet, la profusion de dômes et de minarets qui surplombent la Corne d’Or. D’Aya Sofya et la mosquée Bleue jusqu’à Süleymaniye et Sultan Selim tout paraît attendre quelque chose, comme une sainte armée qui bivouaque. Il y a un mois que le ramadan a pris fin mais les banderoles sur lesquelles on peut lire des exhortations spirituelles sont toujours tendues dans les hauteurs. Georgios sourit de la splendeur d’un des plus beaux points de vue sur cette grande cité, mais aussi parce qu’il ne saurait dire depuis combien de temps il n’a pu admirer cette parade architecturale, quand il a franchi le pont de Galata pour la dernière fois. Un tram passe et s’éloigne vers les quais bondés de monde d’Eminönü. Les odeurs de friture lui parviennent, malgré les filtres de la climatisation de cette berline de luxe, alors que l’Istanbul virtuelle de sa bibliothèque blanche est inodore. Ils descendent vers le ferry en cornant au milieu de la foule. Seules vingt minutes de traversée séparent l’Europe de l’Asie, mais Georgios emprunte en soufflant l’escalier pour monter sur le pont supérieur. Le chauffeur insiste pour l’accompagner. Georgios le soupçonne d’être armé. Tous les passagers ont gagné les hauteurs pour se soustraire à la chaleur, mais, cet après-midi-là, il n’y a pas un souffle de vent sur le Bosphore. Des femmes voilées utilisent de petits ventilateurs à piles. Une fille en minishort et bain de soleil prend la pose le long du bastingage, là où les camionneurs pourront admirer le galbe de ses jambes. Le ferry s’écarte et franchit la pointe du Sérail avant de modifier subtilement son allure et son cap pour passer sous la poupe d’un tanker russe qui traverse en vrombissant le Bosphore pour gagner la mer de Marmara. Georgios apprécie les calculs instinctifs incessants du capitaine qui tient compte de leurs vitesses relatives. La conscience n’est pas une condition de l’intelligence. Après avoir laissé les ponts derrière lui, le gros pétrolier a hissé ses voiles aériennes. Georgios abrite ses yeux avec sa main pour suivre les câbles jusqu’aux cerfs-volants gros comme des immeubles qui les tractent. Mille mètres plus haut souffle un bon vent. Vers le sud, là où la faille qui sépare les continents s’évase vers un horizon dégagé, un ciel pointillé par d’autres voiles aériennes.