Ariana a fui Istanbul au cours de la seconde vague d’arrestations. Georgios l’a accompagnée sur ces mêmes flots. Il se rappelle les mouettes en suspension au-dessus d’eux, leurs ailes semblant figées alors qu’elles changeaient de positions respectives ou se contournaient sans jamais fausser la symétrie de l’ensemble. Le ferry accosta là-bas, derrière ce long môle, à la gare d’Haydarpasa. Puis Georgios vit le camion de la gendarmerie garé à côté de la façade de style néo-Renaissance allemande et il trébucha sur les dernières marches. Les policiers s’étaient adossés à un mur pour fumer. Leur présence n’était pas prévue.
« Inutile de me suivre, lui dit-elle. Je vais m’en tirer. »
Un train pour Izmir, puis un autre ferry pour Le Pirée. Elle serait en sécurité, une fois dans la mer Égée. Il leva la main en geste d’adieu comme elle passait près des policiers qui ne relevèrent même pas la tête. Elle ne regarda pas une seule fois derrière elle. Il attendit qu’elle eût disparu dans la gare. Georgios prit conscience de ressentir cette peur depuis si longtemps qu’elle risquait de rester à jamais présente dans son haleine, sa démarche, son sommeil, ses lectures et ses bains. Il comprenait que ce qu’il éprouvait n’était pas un sentiment de perte mais de délivrance de cette peur. Le vide de l’absence ne viendrait que plus tard, et il serait épouvantable.
Pas de coups de téléphone, pas de lettre, lui avait-il dit. Georgios était certain que toute sa correspondance serait épluchée, et que sa ligne téléphonique personnelle était sur écoute, comme celles de l’université, mais il avait malgré tout espéré recevoir de ses nouvelles par l’entremise des réseaux d’expatriés. Or la disparition d’Ariana avait été totale, comme si elle était morte.
Le ferry passe devant Haydarpasa, qui a cessé d’être la porte de l’Asie depuis que les trains s’engouffrent directement sous la vase noire nauséabonde du fond du Bosphore. Le capitaine entame les manœuvres d’accostage et les moteurs s’emballent. Puis la voiture emporte Georgios sur la berge de la mer de Marmara, dans l’ombre du grand bol de béton qu’est le stade de Fenerbahçe, pour grimper dans un fouillis d’immeubles d’habitation et par-dessus la crête dans un pays des merveilles inattendu. Ici, dans une étroite vallée qui s’abaisse vers les flots, se dissimule un havre de paix. Ce paradis a les pieds calés sur la laide agglomération du rivage et l’autoroute de Bursa, mais sa tête est auréolée de verte splendeur. Georgios entrevoit des toits ottomans lenticulaires sensuels à travers la ramure des chênes méditerranéens et des citronniers écorcés. Un homme à casquette ouvre un portail en fer forgé trois fois plus haut que lui. Un autre, en tenue plus discrète, incline la tête et lève un doigt à son casque ceptep. Georgios remarque plusieurs individus à la fois arrogants et désinvoltes, aux vestes déboutonnées, le long de l’allée qui s’incurve. Du côté de la mer, des pavillons et des kiosques dévalent la vallée entre des jardins paysagers où abondent rhododendrons et azalées. On ne peut voir de ce cocon de verdure et de fraîcheur les cubes blancs tachés de moisissure des maisons qui s’alignent le long des crêtes. Ici, les climatisations absorbent des fragrances de cèdre et de pin d’Alep.
La maison est en revanche décevante. Le toit est une simple terrasse, les avant-toits sont trop massifs, les balcons saillent un peu trop, l’harmonie naturelle de l’architecture ottomane classique est ici gâchée par l’exagération. C’est la reproduction d’un petit palais de la fin de l’empire, le genre de lieu où les pasas s’isolaient pendant que leurs frères accédaient au trône en ces temps aux mœurs plus douces où les rivaux en matière de succession ne se faisaient plus systématiquement étrangler. L’homme d’affaires qui a fait construire ceci à la fin du siècle précédent était un nostalgique de l’apogée de l’empire.
Une femme en tailleur prélève un échantillon de l’odeur de Georgios à l’aide de sa baguette magique et s’assure que son nom figure sur la liste qu’on lui a remise, avant de lui accrocher une agrafe antivol et de l’escorter vers le haut des marches jusqu’au salon principal. Tout est ici occidental et kitsch à outrance : énormes chandeliers décorés de fruits et de feuilles dorés à la feuille, meubles aux pieds grêles de style Régence, chérubins, angelots, dieux romains et représentants mineurs du panthéon chrétien se bousculent au plafond avec désinvolture et œcuménisme sous les rayons d’un soleil généreux. Ils ont été peints ainsi qu’on peut s’y attendre lorsqu’on appartient à une culture qui n’a aucune tradition de représentation des personnages.
Le salon du haut est une reproduction miniaturisée de la galerie des Glaces de Versailles. La dorure se détache en squames des cadres des miroirs, eux-mêmes noircis et piqués partout où le tain s’est oxydé. Du clinquant bon marché. Un serveur propose à Georgios du café et des douceurs. Le salon est bondé d’hommes élégants qui ont formé de petits groupes. Ils s’entretiennent avec aisance et familiarité, comme s’ils se connaissaient de longue date, et ils n’ont aucune difficulté à tenir les soucoupes sur lesquelles tasses de café et baklavas conservent un équilibre précaire. Georgios les esquive, se sentant trop vieux et corpulent, conscient du fait que les coudes de sa veste sont lustrés et que sa chemise du dimanche le serre aux entournures.
Un personnage isolé retient le regard de Georgios qui contourne ces constellations d’individus pleins d’assurance. Son costume est gris et de confection, le col de sa chemise inconfortable, et ses manchettes accrochent constamment l’extrémité des manches de sa veste. Ayant identifié un égal en plein désarroi social, l’inconnu vient le rejoindre devant la baie vitrée qui donne sur les jardins, leurs massifs et leurs kiosques et les résidus d’une zone commerciale qui s’étend jusqu’à la mer. Les voiles aériennes des navires qui quittent le détroit emplissent le ciel comme des vols d’oiseaux migrateurs au plumage foncé.
« J’aimerais avoir de quoi m’essuyer les doigts, déclare-t-il.
— Je crois avoir vu des serviettes à côté de la porte, répond Georgios.
— Je voulais m’excuser par avance d’une poignée de main qui s’annonce poisseuse », ajoute l’homme.
Il approche de la trentaine, avec un soupçon de barbe taillée avec soin mais autrement évocatrice d’un mode de vie normal. Il a les yeux brillants d’un animal et un visage bruni par le soleil. Et si sa poignée de main est effectivement gluante, elle est ferme et caractéristique d’une vie au grand air.
« Emrah Beskardes.
— Georgios Ferentinou.
— Dire que j’ai entendu parler de vous serait mentir.
— Oh, nul ne parle de moi ! Pas depuis des lustres, en tout cas.
— Je puis vous garantir que c’est également mon cas.
— Vous êtes dans quelle branche ?
— La zoologie. »
Georgios n’est pas du genre à se moquer de la spécialité de qui que ce soit. Toutes les connaissances l’intéressent. La véritable sagesse découle des fuites qui se produisent entre les disciplines. « Je me suis spécialisé dans la diffusion des signaux au sein de tel ou tel groupe animal. »
Georgios hausse les sourcils. Il n’a pas perdu cette habitude révélatrice de curiosité intellectuelle. « Voilà qui doit être très utile.
— Pour être sincère, je me demande bien en quoi je pourrai contribuer à ce projet, avoue Emrah Beskardes. Même si la rémunération est valable. Je peux vous retourner la question ?
— Certainement, certainement. Je suis… J’étais… économiste. Domaine expérimental. Il y a un certain temps déjà que j’ai cessé d’enseigner. »
Un bruit inattendu interrompt les bavardages, et ce n’est pas le tintement de quelque horloge fantaisie en similor mais un homme en costume qui tapote sa tasse à café avec sa cuiller.