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« Mesdames et messieurs, si vous voulez bien me suivre…

— Je présume que le moment est venu d’aller servir notre mère patrie », déclare Beskardes.

Il insère rapidement et discrètement l’embout d’un nano-inhalateur dans une narine et renifle. Il le tend à Georgios, qui décline la proposition. Que l’étiquette tienne toujours une place prépondérante dans un monde à ce point envahi par la technologie le fascine.

Le négociant qui s’est offert ce petit palais a dû dépenser la majeure partie de son pécule pour la façade, ce que voit le public. Le salon situé sur l’arrière est privé d’ornements et d’élégance avec ses pilastres rectangulaires, ses corniches craquelées, sa peinture dorée devenue moutarde ou caca d’oie. Les fenêtres surplombent des entrepôts, des garages, des panneaux solaires et la ligne électrique qui plonge dans la vallée entre les crêtes couvertes de constructions. Les organisateurs ont fait installer un demi-cercle de tables en face d’un écran en intellisoie à l’ancienne fixé contre le mur. Pas de téléchargement de ceptep, ici, rien à emporter. On trouve de l’eau plate et gazeuse, mais pas de carnets ou de stylos. Emrah Beskardes dessine une maison sur l’ardoise magique posée à l’emplacement qui lui a été attribué, avant de l’effacer avec un plaisir évident.

Les délégués prennent place et Georgios remarque qu’ils restent groupés en fonction du statut social apparu dans le grand salon. Il n’y a ici que trois femmes. Un grand échalas aux mains extrêmement longues se faufile entre les battants de la double porte et Georgios ressent alors deux sensations apparentées qu’il ne s’était pas attendu à retrouver un jour. Il perçoit un raidissement au bas de son ventre, des muscles depuis longtemps enfouis se souviennent qu’ils ont pour mission d’endurcir l’armure de son corps contre les agressions. L’autre est une lente contraction de ses testicules. Georgios connaît cet homme. La dernière fois qu’il l’a vu, c’était de l’autre côté de tables disposées de façon identique, également avec des bouteilles d’eau minérale gazeuse et plate, lors de la réunion où prendre sa retraite lui a été imposé… par cet individu, le professeur Ogün Saltuk, son ennemi de toujours.

Les ans ont été plus cléments envers vous qu’envers moi, estime Georgios en le regardant parcourir lentement la salle du regard. Nous étions des jeunes gens émaciés, concentrés sur le travail et la théorie. Vos cheveux sont tombés les premiers, mais vous avez eu la sagesse de les raser et votre barbe a conservé quelques traces de brun.

« Mesdames et messieurs, commence le professeur Saltuk. Je vous remercie d’être venus à cette réunion inaugurale du Groupe de Cadiköy. Croyez bien que j’en suis désolé si les méthodes employées vous ont fait penser au tout dernier James Bond, mais les expériences de ce genre doivent nécessairement avoir lieu derrière des portes closes, en toute discrétion, entre personnes directement concernées. Je suis conscient que certains d’entre vous ont eu très peu de temps pour s’y préparer et qu’ils sont venus de loin, et j’espère que leur hôtel est confortable. Je peux garantir que la question des frais sera réglée très rapidement. Mais passons aux présentations : je suis le professeur Ogün Saltuk de la section des sciences économiques de l’université d’Istanbul. » Il s’interrompt, le temps de boire une gorgée d’eau. Emrah Beskardes le dessine sur son ardoise magique, sous la forme d’un lézard. Saltuk reprend ses explications. « Nous avons été choisis en tant que représentants d’une vaste palette de disciplines différentes : économie expérimentale, physique des matériaux, épidémiologie, analyse politique et économique, histoire, psychogéographie. Nous avons même parmi nous notre écrivain national de science-fiction. » Il désigne de la tête un barbu grisonnant entre deux âges, un homme trapu à l’expression bienveillante.

« Et un zoologue, murmure Beskardes en effaçant son Saltuk reptilien.

— De nombreuses disciplines et horizons. Sans doute vous demandez-vous ce que nous avons en commun ? Je ne serai pas maladroit au point de rappeler quels sentiments nous portons à notre grand pays. Je sais que chacun de nous, à sa façon, tient énormément à cette grande nation, son passé, son présent et, oui, son avenir. Quelles que soient nos opinions politiques, nous sommes tous des citoyens conscients de leurs responsabilités.

« Au cours de nos cinq millénaires de civilisation, notre histoire a fréquemment été tributaire de notre position géographique. Nous sommes exactement à mi-chemin entre le pôle Nord et l’équateur. C’est le point de passage entre le Croissant fertile et l’Europe, entre l’Asie centrale enclavée, le monde méditerranéen et, au-delà, l’Atlantique. Peuples et empires ont prospéré ou disparu en ce pays. Même de nos jours, soixante pour cent de l’approvisionnement en gaz de l’Europe passe par le Bosphore ou dans les gazoducs se trouvant sous nos pieds. Nous avons toujours été le nombril du monde. Cependant, notre emplacement privilégié nous a valu d’être entourés d’ennemis historiques, au nord la Russie et au sud les pays arabes, à l’est la Perse et à l’ouest la Pomme rouge… l’Europe. »

La Pomme rouge, ce mythe de l’impérialisme ottoman. Du haut des remparts de sa forteresse d’Europe, à Constantinople, Mehmet le Conquérant voyait la sphère d’or que la statue de Justinien tenait dans sa paume ouverte, ce symbole de la puissance et des ambitions de Rome. Mehmet avait traversé l’Hippodrome croulant, les rues délabrées de la Byzance agonisante, et la Pomme rouge était devenue Rome elle-même. Un but à jamais inaccessible, car c’était le globe du soleil couchant.

« Nous sommes désormais coincés entre le pétrole arabe, le gaz russe et la radioactivité iranienne, et nous avons compris que l’unique moyen de croquer la pomme consistait à nous joindre à elle. »

C’est lamentable, se dit Georgios. De tels propos constitueraient une insulte à l’intelligence d’élèves de première année !

« Nous avons été réunis pour constituer un groupe de réflexion informel chargé de travailler en parallèle avec l’équipe Haceteppe d’Ankara. Pendant un temps, j’ai étudié avec le MIT le concept d’une recherche purement abstraite, mais la situation nous a forcé la main. Vous savez tous qu’il s’est produit hier un attentat à la bombe dans un tram de Beyoglu. Les informations dont il dispose ont incité le MIT à passer au niveau rouge en matière de sécurité. Je ne vous communiquerai pas les informations en question, c’est le principe même de la création de ce groupe. Vous avez peut-être entendu parler de mes recherches. J’ai écrit Un grand bond en avant. L’ignorance est-elle la clé du bonheur ? Un livre rédigé en anglais… Mais le principe, c’est qu’il devrait être possible de réaliser des progrès significatifs à partir d’un minimum d’informations à condition de laisser libre cours à nos intuitions. »

Je connais cette théorie, pense Georgios Ferentinou. Je la connais même très bien, et vous avez finalement découvert que la condition préalable à ce grand bond en avant est une écologie d’informations suffisante, riche et variée, sans données qui écrasent toutes les autres. Sans informations parfaites, ce mensonge économique, mais un paysage équilibré.

« Nous avons constitué un groupe comprenant les intellectuels les plus divers et originaux de toute la Turquie. Nous avons lancé le filet le plus loin possible, afin de garantir de la diversité. J’estime qu’un tel groupe peut, en ne disposant que de données minimales, avoir des idées et des intuitions inaccessibles aux membres du groupe Haceteppe. Penser librement est autorisé, ici. Tout est permis. La spéculation est vivement encouragée. Il y a une précision que je souhaite apporter, et c’est que lors de nos réunions vous ne devrez pas vous concentrer sur votre spécialité. Considérez que c’est un jeu, laissez-vous surprendre.