« Sans doute serez-vous heureux d’apprendre que nous n’aurons pas à mettre dès aujourd’hui nos méninges à rude contribution. C’est une simple réunion de présentation, l’occasion de faire connaissance, de nous familiariser avec nos domaines respectifs. Je vous invite à ne pas repartir tout de suite mais à bavarder entre vous. C’est le gouvernement qui règle la note. » Petits rires appréciateurs des universitaires les plus âgés. « Nous aurons quatre réunions, cette semaine. Vous comprendrez que je ne peux vous fournir de la documentation ou des instructions écrites, mais voici un mot avec lequel je vous invite à jongler. Laissez-le vagabonder librement dans votre esprit. » Les gestes de Saltuk sont ceux d’un présentateur de la télévision. Georgios remarque que son dentiste a blanchi ses dents, que leurs plombages sont irréprochables. Trop parfaites, elles ont un aspect artificiel qu’il trouve vaguement effrayant. Georgios se surprend à faire grincer les siennes. « Surtout, ne vous censurez pas, n’ayez pas peur. Le thème en question est… le gaz. »
La cloche sonne d’un bout à l’autre de la corbeille d’Özer. Les Intelligences Artificielles s’immobilisent autour d’Adnan comme autant de papillons qui replient leurs ailes. La séance est terminée. Un quart de million après règlement des marges, des transactions serrées. Adnan a utilisé l’iron condor, des options à vingt-quatre heures. Il s’agit là des préliminaires de Turquoise. Il a testé discrètement le marché pour maximiser la valeur du gaz iranien détourné. Adnan aime les options, le culot qui rapporte gros à court terme, les stratégies de couverture qui changent constamment quand les prix du marché approchent ceux d’exercice. Straddle et strangle, iron butterfly et iron condor, Adnan passe d’une stratégie à l’autre en anticipant les mouvements du marché. Que ce soit du gaz n’entre pas en ligne de compte, pas plus que s’il négociait des taxes carbone ou des oranges. Ce qui est matériel n’a aucune importance, seule la transaction compte. Les échanges, les contrats. Il y a même des marchés à terme se rapportant aux oignons. Le marché, c’est l’argent en mouvement constant. Le marché, c’est un plaisir sans fin.
Quand Adnan est revenu à Kas en costume sur mesure et Audi, marins pêcheurs, tenanciers de bars et restaurateurs lui ont balancé des vannes, mais sous leurs piques et plaisanteries se tapissait la prise de conscience qu’il était possible de quitter ce petit port, de se rendre à Istanbul, de s’enrichir.
Nul ici ne comprenait comment il s’y prenait.
« Tu vends des choses que tu ne possèdes pas pour pouvoir les racheter ensuite moins cher, quand le prix a baissé ? s’exclama son père. Comment de telles magouilles pourraient-elles être honnêtes ? »
Ils se trouvaient à bord du bateau amarré au quai. Adnan affronterait peut-être la mer dans l’éblouissement turquoise du soleil de la Méditerranée, mais pas ce jour-là.
« Une position courte, c’est une façon de couvrir ses paris », répondit-il.
Son père secoua la tête et leva les mains lorsqu’il tenta de lui expliquer les marchés à terme, les options, les contrats future, en précisant que chaque jour l’équivalent de dix fois la production économique de toute la planète changeait de mains.
« Il me semble que vous pourriez vous passer de nous, conclut son père. Banques, gestionnaires de fonds et compagnies comme Özer, tout ce qu’il vous faut c’est vos contrats et vos titres négociables. Vous n’avez aucun besoin de l’économie réelle. Elle semble plutôt constituer une gêne, pour vous.
— Je ne fais qu’acheter et vendre, p’pa.
— Oh, je sais, je sais ! Malgré tout, quand on me le demande, j’aimerais pouvoir dire la vérité sur les activités de mon fils. »
Adnan retire sa veste rouge et la lance à un de ses assistants en quittant la salle à grandes enjambées. Le vêtement est imbibé de sueur. Il a parfois tenté de calculer le volume de liquide qu’il perd, en ce lieu. Autant que pour un match de football, sans doute plus. Les footballeurs ne jouent que quatre-vingt-dix minutes, avec une mi-temps. Ils sont en short. Adnan est presque constamment déshydraté. Il apprécie la chaleur nerveuse, ces semblants de picotements. Ces sensations se marient à merveille avec les nanos et le premier verre lui fait toujours l’effet d’un coup de marteau.
Derrière la baie des Liquidations, Kemal lève les yeux, fronce les sourcils et lui adresse une étrange grimace.
« Où vas-tu ?
— J’ai un rendez-vous.
— Un rendez-vous ? Avec qui ? »
Adnan se penche, si près qu’il pourrait l’embrasser.
« Un chevalier blanc.
— Je croyais que c’était dans la soirée.
— La vedette passera nous prendre à dix-neuf heures pour nous emporter vers les îles des Princes, mais je dois auparavant obtenir de mon tailleur la meilleure chemise d’Istanbul, passer une heure chez mon barbier pour ne pas avoir une dégaine d’étudiant et autant de poils dans les narines qu’il y en a dans le cul d’un clebs. Je compte par la même occasion acheter un bijou à Ayse, parce qu’elle aime l’argent et que ça la met en valeur. J’aurai juste le temps de tout faire, avant d’aller là-bas.
— Tu ne vas donc rien vérifier, cet après-midi ? »
Kemal mâchonne sa lèvre inférieure. Il a pris cette manie, mais il est vrai qu’il est constamment tendu. Il prend des doses de plus en plus importantes de nanos pour assurer sa concentration. Il est le grand nerveux de la bande qui se réunit devant le comptoir du Prophète du Kebab, le troufion aux yeux exorbités qui finit par mitrailler tout ce qui bouge dans les films de guerre : Nervor, l’UltraLord de la gâchette.
« Pas aujourd’hui. » Adnan se fait un point d’honneur d’être présent quand les comptes sont apurés. Les Sarioglu n’ont jamais rien demandé à personne. « Alors, si tu as des cadavres dans ton placard, c’est le moment ou jamais de les faire disparaître. » Adnan assène une tape dans le dos de Kemal qui en cliquète presque.
« Va baiser ton chevalier blanc », lui lance Kemal. Mais l’ironie est grinçante, l’équivalent d’une poussière dans l’œil.
« Je n’y manquerai pas. Je te contacte. »
Et ce n’est pas la première fois qu’Adnan s’interroge sur la loyauté de son interlocuteur. Il passe en revue les détails de Turquoise, les sociétés fictives, les instruments financiers, la manipulation subtile du marché et les stratégies de couverture, tout à l’exception d’éventuelles positions de repli.
Grand-tante Sezen vit depuis si longtemps sur le balcon qu’elle est devenue un élément de son architecture. Nul ne se souvient du jour où elle a traîné son lit jusqu’à la petite plate-forme métallique d’où flotte un drapeau turc, mais au moins deux générations de mâles Gültasli sachant utiliser perceuses et postes à souder lui ont ajouté des paravents, un toit et des extensions et annexes afin qu’elle devienne un second logis agrippé comme une araignée à celui d’origine. On la trouve ici, été comme hiver. Elle considère que dormir ailleurs qu’en plein air nuit gravement à la santé. Grand-tante Sezen affirme ne pas avoir pris un rhume depuis trente ans, et elle peut voir Bakirköy s’écouler sous elle et les avions passer au-dessus pendant l’approche de l’aéroport, ce qu’elle apprécie d’autant plus qu’elle n’a jamais quitté le plancher des vaches et ne le quittera jamais. Elle observe les avions de ligne comme s’il s’agissait d’une espèce animale, une nouvelle branche de l’ornithologie.