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De l’extérieur du bâtiment, sa présence emplit les lieux tant elle est corpulente, rustique. Cette femme est une lionne. Sa tête est ceinte d’une crinière de cheveux gris que peignent et démêlent chaque jour les femmes de la maisonnée. Elle ne parle guère et a peu de besoins. Ses yeux sont vifs, pénétrants, elle voit tout et devine le reste. Elle sait à peine lire et le monde extérieur lui parvient par l’entremise de sa famille nombreuse et bagarreuse en expansion constante et par la radio dont elle ne peut pas se passer, surtout depuis qu’un panneau photovoltaïque assure son alimentation. Elle n’a toutefois pas de temps à consacrer à la télévision. C’est la matriarche d’un soap opera du monde réel. Tout le monde l’adore.

Sous-tante Kevser est son grand vizir. Elle consulte, transmet et ordonne. Elle interprète les volontés de grand-tante Sezen. C’est elle qui lance les fatwas. Si elle dit que grand-tante Sezen approuve, cela devient halal, avec la priorité que confèrent les autorités supérieures. Si elle dit que grand-tante Sezen n’aime pas, c’est haram, condamné sans appel. Il est fréquent que sous-tante Kevser ne juge pas utile de déranger grand-tante Sezen pour des broutilles, il lui suffit de savoir – en fonction d’une connaissance aussi longue qu’approfondie de la matriarche – si elle donnerait ou non son aval. Sous-tante Kevser est maigre comme un fil, d’un entre deux âges indéterminé, aux cheveux courts et aux lunettes carrées, constamment agitée par une énergie nerveuse débordante. Elle n’est visiblement pas à son aise dans un fauteuil ou un divan. Elle ne s’est jamais mariée, et nul ne s’attend à ce qu’elle le fasse un jour. Elle cumule les fonctions de vizir et de gardienne.

« Ce type a pris ma voiture », proteste Leyla Gültasli.

Yasar lève un doigt. Sous-tante Kevser insiste pour que le protocole soit respecté, lors des conseils de famille. Grand-tante Sezen est inflexible sur ce point.

« Il convient de préciser que le véhicule en question appartient en fait à la société Ceylan-Besarani.

— Ce que je veux dire, c’est que j’ai accepté de trouver le financement d’une start-up nanotechnologique, rappelle Leyla. Personne ne m’a parlé de bandits prêts à faire main basse sur le véhicule de société ni de parents peu recommandables qui semblent avoir été des dealers de nanos avant de s’évanouir dans la nature en devant des sommes considérables. J’ignorais également l’existence de la moitié d’un vieil objet de famille qui fait office de reconnaissance de dette. »

Les Gültasli/Ceylan la regardent. Le conseil de famille est composé de sous-tante Kevser, oncle en chef Cengiz, cousin interne Deniz, tante Betül, Yasar et grand-tante Sezen restée sur son balcon où la radio gazouille comme un oiseau chanteur.

« Je suis une professionnelle et j’estime avoir droit à un minimum de respect. »

Plus un mot autour de la table, sous laquelle le moteur Honda est toujours posé sur un tapis de revues automobiles.

« Je refuse de continuer tant que vous ne m’aurez pas fourni des explications. »

C’est tante Betül qui rompt le lourd silence, la généalogiste de la famille.

« Mehmet Ali est un parent du côté des Yazicoglu par son arrière-grand-père Mehmet Pasa, qui est aussi votre arrière-grand-père, à toi et à Yasar, ce qui fait de vous des petits-cousins. Mehmet Pasa est le père de grand-tante Sezen. Son fils aîné, Hüseyin, a assumé la responsabilité de cette branche de la famille jusqu’à sa mort, il y a douze ans. Une fin prématurée, tous le regrettent. Son troisième fils n’est autre que Mustafa Ali, ton grand-père qui était conducteur d’autobus dans les années quarante et qui a épousé une Özuslus de Demre, après quoi sa fille cadette Fazilet a épousé Orhan Ceylan en 1973 et fondé une nouvelle branche de la famille à Zeytinburnu. Voilà quels sont vos liens familiaux, ce qui vous rend si proches. »

La famille d’abord et la famille toujours. Depuis qu’elle est descendue du car de Demre, Leyla a redouté que sa fuite vers Istanbul ne soit tolérée que parce qu’elle est censée n’être que temporaire. Un jour ou l’autre sa mère se cassera le col du fémur, son père fera un AVC. À Istanbul, un ceptep sonnera, un appel à l’aide sera lancé aux proches et elle finira ses jours en fourrant des cuillerées de purée dans la bouche de son père et en aidant sa mère à monter et descendre l’escalier. Ses frères ajouteront un étage à la maison déjà toute en hauteur, et elle disposera d’une cuisine et d’une chambre bien à elle, ainsi que d’un petit balcon d’où elle pourra contempler des toits en plastique évoquant les vagues d’une mer inaccessible. Mais elle ne sera pas libre. Les femmes de Demre ne le sont jamais. Elles ont des responsabilités. Une carrière professionnelle ? Ça sert à quoi, quand on est une femme ? Ces dernières n’ont pas de telles activités, ce serait contre nature. Pendant son enfance, il a toujours été sous-entendu que Leyla s’occuperait un jour de leurs parents. Avoir un mari et des bébés, ce serait pour ses sœurs.

Pour le douzième anniversaire de Rabia, sa cadette, Leyla lui a apporté un merveilleux présent, une chose trouvée sur le Net et qui a empli son cœur d’émerveillement : « Magique ! Céleste ! Lumineux ! » À la tombée de la nuit tous sont montés sur la nouvelle terrasse – Aziz venait d’ajouter un étage – et son père a allumé le petit tampon de coton imbibé d’essence. Ils ont formé un cercle autour du ballon en papier luminescent, le tenant précautionneusement comme indiqué dans la notice, doutant qu’un objet aussi fragile et inflammable puisse faire autre chose que s’embraser et se laisser fracasser par le vent. Puis, merveille des merveilles, son père l’a lâché et il a plongé en dansant vers le sol en béton avant de remonter et de prendre de l’altitude, un globe de lumière qui s’éloignait rapidement dans un ciel purpurin strié de nuages indigo. Magique ! Céleste ! Lumineux ! De plus en plus haut, jusqu’au moment où le vent des montagnes s’en est emparé pour l’emporter au-delà du sommet des grands hôtels russes et au-delà, au-dessus des flots noirs de la Méditerranée.

Encore ! Encore ! avait crié Rabia, et ils avaient lancé les trois autres montgolfières du lot, l’une après l’autre. Mais la magie avait disparu, elle n’avait opéré que la première fois et, alors que Leyla scrutait le ciel pour discerner le petit point lumineux contre les strates de nuages, elle avait pensé : Je serai comme ça. Je m’élèverai si loin et avec tant d’éclat qu’il sera impossible de me ramener vers les champs de tomates.

Mais la famille agrippe, la famille retient, la famille emprisonne… Et si elle a réclamé cette réunion dans le séjour de la maison des Gültasli, c’est en partie parce qu’on ne lui a pas tout dit au sujet de Mehmet Ali et du demi-Coran reconnaissance de dette, et aussi pour informer son entourage qu’il ne faut pas considérer sa collaboration comme acquise ou prendre envers elle trop de libertés. Elle est ici en tant que conseillère commerciale et non en tant que Petite Tomate au nez constamment fourré dans ses livres. Prenez-moi au sérieux, bordel !

Oncle supérieur Cengiz est le mâle dominant qui gouverne le monde extérieur des affaires et des tractations, alors que les femelles tiennent les rênes du monde interne du foyer et de la famille.

« Il nous a toujours attiré des ennuis, celui-là. Depuis le jour et l’heure de sa naissance. Camionneur, son père n’était jamais là pour lui inculquer le sens de la discipline. Il avait treize ans, quand sa mère est partie en emmenant sa petite sœur. Voilà ce qui cloche, dans ce pays. Les gens manquent de patience. Au premier problème, en cas de difficultés ou de mauvaise passe, les couples se séparent. Enfin, l’important c’est que son père ne pouvait pas s’occuper de lui parce qu’il passait trop de temps sur les routes. À l’époque, je travaillais avec son oncle Aziz Yazicoglu au magasin des pièces détachées. Comme il n’avait pas suffisamment de place pour prendre ce gosse, il s’est adressé à moi. J’avais une chambre inoccupée, depuis le mariage de Semih, et je l’ai pris à mon domicile. La pire erreur de toute mon existence. La police passait constamment à la maison. Tante Esma en était toute tourneboulée. Je me suis occupé de lui jusqu’à son service militaire. Je me disais que ça lui mettrait du plomb dans la cervelle. Enfin, ça a dû avoir un effet sur lui vu qu’à son retour il s’est pris un appartement et que personne n’a plus entendu parler de lui pendant six mois, jusqu’au jour où il est revenu en cabriolet avec un costard et une Natasha à son bras. Une Russe. Lui qui tapait tout le monde seulement six mois plus tôt, il avait des billets plein les poches. Ce n’est pas le genre de changement de statut qu’on obtient sans rien avoir à se reprocher.