— Il y a combien de temps ? veut savoir Leyla.
— Trois ans.
— Et vous ne lui avez pas demandé d’où venait cet argent ?
— Boursicotage, promotion immobilière et trafic de travailleurs clandestins. La plupart des salopards dans son genre se sont enrichis avec ça, après notre entrée dans l’Union européenne », marmonne oncle Cengiz.
Sous-tante Kevser se racle la gorge. Grand-tante Sezen a horreur des gros mots. À cause de Leyla, Cengiz Gültasli vient de se déconsidérer dans sa propre maison. Elle retient sa question suivante : Et vous le croyez ? Elle sait que si elle le demandait, elle le ferait passer pour un imbécile.
« Qui a songé à s’adresser à lui, pour cet emprunt ?
— Aucune banque ne voulait nous soutenir, rappelle Yasar.
— Et Aso ? Il ne connaît personne, il n’a pas de parents capables de vous financer ?
— Il existe des fonds kurdes de développement régionaux pour les start-up qui se lancent dans les nouvelles technologies. Le problème, c’est qu’on les trouve à Diyarbakir.
— Serais-tu en train de me dire que vous n’avez pas sollicité des financements régionaux parce que vous ne vouliez pas vous rendre au Kurdistan ?
— Je travaille avec un Kurde. Un Kurde est mon associé et, plus important encore, il est mon ami. Où je veux en venir, c’est que nous n’avons pas déposé un dossier parce qu’il n’existe aucune infrastructure adaptée. Istanbul est une ville nano, Ankara est une ville nano, Diyarbakir est une… ville tout court.
— C’est moi qui ai pris cette décision, intervient oncle Cengiz. Personne n’aurait financé ce projet, pas sans garanties impossibles à fournir… et je ne parle pas des taux d’intérêts proches de l’usure. Le pourcentage était raisonnable et ils avaient une option de rachat, dès qu’ils en auraient les moyens. La famille, il n’y a que ça de vrai, non ?
— C’était un passeur d’hommes, rappelle Yasar. Il faisait venir des clandestins de tous les pays en “stan”.
— Ce qui est certain, c’est qu’il s’est reconverti depuis dans le nano, déclare Leyla. Sa cuisine était pleine de fioles en plastique. Est-ce que quelqu’un a une vague idée de l’identité du voleur de voiture ? Le type auquel il doit de l’argent ? La famille pourrait-elle se mobiliser pour se renseigner ? Quelqu’un le sait forcément, non ? C’est important, car il a dit qu’il m’aurait à l’œil. Et s’il me surveille, il vous surveille tous. Ce type me fait froid dans le dos. »
Les hommes regroupés autour de la table marmonnent.
« Et personne ne sait quoi que ce soit sur Mehmet Ali ? Tout ce qu’on m’a dit, c’est qu’il détient un demi-Coran valant la moitié de la société. Dois-je chercher cet objet ou cet homme ? Est-il vivant ou mort, à Istanbul ou seulement en Turquie ?
— Il est vivant, affirme tante Betül. Je le saurais, dans le cas contraire. J’ai un don.
— Alors, aidez-moi. Vous ne voulez pas que ça sorte de la famille, et j’ai besoin de vous.
— Nous allons te donner un coup de main, déclare sous-tante Kevser. Nous sommes tes proches et tu pourras toujours compter sur notre soutien. »
Du balcon leur parvient la voix de grand-tante Sezen qui s’exprime avec toute l’autorité que confèrent les Écrits saints : « Le Coran veut retrouver son intégrité. »
Cela ne fait aucun doute, de toutes les personnes qui se trouvent sur le pont de Galata c’est Ayse Erkoç qui a les plus belles chaussures. Un détail qu’elle est d’ailleurs la seule à relever car les trams passent trop rapidement, la circulation est trop dense et masculine, les touristes sont trop sonnés par l’image qu’Istanbul – proche avec ses vues et ses merveilles – leur offre sur un décor de coucher de soleil doré. Les Stambouliotes adultes sont impatients de rentrer chez eux ; les adolescents sortis des nanobazars des passages souterrains, des tunnels et des armureries du côté de Beyoglu, sont bien trop paranos et incapables de s’exprimer ; les voleurs à la tire et cireurs de chaussures bidon se concentrent bien trop sur leurs arnaques pour remarquer la qualité de ce qu’elle a aux pieds. Quant aux hommes et aux très rares femmes qui se penchent sur la rambarde, avec leurs cannes à pêche dressées comme des moustaches de chat, rien ne pourrait distraire leur attention même si les chaussures en question étaient portées par le mahdi en personne. Ayse imagine momentanément que ces centaines de cannes sont des rames et que le pont est une galère qui largue ses amarres, un vieux ponton métallique qui remonte vers Balatkarabas, un dromon qui vire dans la Corne d’Or pour aller au-devant de grandes aventures. Entre les tabourets et les seaux en plastique destinés à recevoir les prises, les bocaux pleins d’asticots et de têtes de maquereaux, les boîtes à outils en plastique contenant hameçons et mouches, les gaules et les scions allongés sur le sol, se tapissent de nombreux pièges tendus aux chaussures de prix. Mais Ayse franchit ces obstacles avec souplesse et élégance. Seigneur, elles sont vraiment super, ces chaussures !
« Pourquoi cette robe, ma chérie ? lui a demandé sa mère quand Ayse se changeait une fois de plus dans le musée de son enfance.
— Je te l’ai expliqué hier soir, répondit-elle en enfilant ses chaussures.
— Tu serais donc passée, hier ? » Ayse voit Fatma Erkoç regarder Günes, sa fille zélée, qui le confirme de la tête. « Oh, oui ! Bien sûr. Jolie robe. C’est nouveau ?
— Nous allons dîner sur les îles des Princes avec Ferid Adatas. Un financier, un homme très riche. Un multimillionnaire. Ça va aller, comme ça ?
— C’est plus que suffisant, pour un multimillionnaire », répondit Fatma. Ayse déposa un baiser léger sur ses lèvres, où elle laissa une pellicule de rouge à lèvres d’un micron. « Oh, chérie, non, pas ces chaussures ! s’exclama-t-elle après le départ de sa fille. Le rouge, c’est pas une couleur pour une femme convenable ! »
Rouges, les chaussures. Rouge, le nom de l’homme. « Tu ne pourras pas le rater », a dit Selma Özgün. Rouge, le pêcheur grand spécialiste des hommes mellifiés, est vêtu de la tête aux pieds de la couleur dont il porte le nom. Une casquette du Galatasaray, un coupe-vent à la fermeture à glissière remontée jusqu’au cou malgré la chaleur qui règne sur le pont, bas de survêt aux genoux et aux fesses déformés. Seules ses chaussures détonnent, des contrefaçons de Converse All Star couleur blue-jean qui lâchent aux coutures et aux œillets. On les trouve également en rouge, se dit Ayse. L’homme est appuyé à la rambarde à côté de l’escalier du côté d’Eminönü, cigarette à la main, yeux bleus rivés sur sa canne, avec au-delà la Corne d’Or qui s’ouvre sur le Bosphore, les navires en transit et l’Asie. Son seau est vide. Du poisson serait superflu. Ayse s’étonne de n’avoir jamais remarqué ce pêcheur pourtant si voyant au milieu de ses compagnons aux tenues de vieillards si discrètes lors de ses innombrables traversées du pont de Galata. Combien de fois a-t-elle été la femme affairée et préoccupée qui ne redresse jamais la tête pour voir ce qui l’entoure ? L’invisibilité de ce qui est criard. L’œil est attiré par la couleur, pas par l’homme.