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Ayse trouve un espace libre à côté de lui, le long de la rambarde. Des odeurs de poisson grillé lui parviennent des restaurants du niveau inférieur.

« Ça mord ? demande-t-elle.

— Pas une touche. Avec une chaleur pareille, ils restent au fond, là où l’eau est sombre et fraîche. Sont pas cons, les poissons. »

Ayse s’interroge sur la raison pour laquelle il est bredouille et tous les seaux alignés le long du trottoir sont vides. Le dernier des maquereaux n’a-t-il pas été péché il y a longtemps ? L’or légendaire de Byzance, immergé dans la Corne d’Or afin de le soustraire aux conquérants turcs, a certainement été récupéré pièce après pièce par des générations de pêcheurs du pont de Galata. C’est une activité professionnelle reconnue, à Istanbul.

« Selma Özgün vous salue bien.

— Comment va-t-elle ?

— Elle travaille pour le gouvernement.

— J’espère que la rémunération est valable.

— Elle participe à un groupe de réflexion. »

Rouge manque sourire. Son visage a été émacié et buriné par les éléments et les saisons, son menton couvert d’une barbe de quelques jours. Des cigarettes qu’il a laissées se consumer ont jauni ses doigts.

« Je m’appelle…

— Ayse Erkoç.

— Nous serions-nous…»

Elle tente de se le représenter rasé, pomponné, bien habillé et after-shavé.

« Non, je m’en souviendrais. La ville est petite, voilà tout. Nous vivons dans des microcosmes.

— Selma m’a dit que vous êtes le spécialiste de tout ce qui se rapporte de près ou de loin à Haci Ferhat. »

Rouge tapote l’épaule du pêcheur le plus proche et lui désigne le niveau inférieur. L’homme place un journal sur son tabouret et déplace les boîtes d’appâts. Le territoire qui borde la rambarde est âprement contesté et les heures d’occupation sont comptées. C’est seulement lorsqu’ils passent devant le drapeau turc géant qui couvre l’escalier et l’extrémité de la jetée qu’Ayse comprend pourquoi elle n’a jamais remarqué Rouge lors de ses traversées de la Corne d’Or. Un homme rouge à côté d’un drapeau rouge. Dissimulé aux yeux de tous. Il lève un doigt à l’attention du maître d’hôtel du premier des restaurants côté terre. L’homme fait un signe et de jeunes serveurs vont installer une table et deux tabourets au ras du trottoir.

« Ce sont les pires restaurants de tout Istanbul, déclare Rouge. Les prix sont exorbitants, le poisson est mauvais et le café exécrable, mais je peux d’ici surveiller ma ligne. » Il désigne de la tête les innombrables fils de pêche qui pendent devant eux. Ayse se demande comment il peut différencier le sien des autres. Peut-être n’est-ce qu’un élément de légende. On leur apporte du café, avec de l’eau et des pistaches grillées. Près des flots, dans l’ombre du pont, ils échappent à la chaleur ambiante. Il y a ici des tourbillons de fraîcheur.

« Avant de vous dire quoi que ce soit sur l’homme mellifié d’Iskenderun, je dois vous demander de bien me regarder. Que voyez-vous ? Un licencié qui a été diplômé avec mention ? Le meilleur de sa promotion ? Un grand universitaire, un spécialiste de l’histoire locale plein d’avenir, un homme qui va écrire pour des revues des articles sur les plaisirs secrets de la vie stambouliote ? Non, vous avez devant vous un clodo, un homme qui reste planté là avec sa ligne qu’il pleuve ou qu’il vente, un individu au visage fripé comme un vieux sac à main, un fantôme qui hante le pont de Galata. Vous voyez une vie gâchée. Tel est le visage et telle est la vie d’un imbécile qui a recherché l’homme mellifié d’Iskenderun. Ne vous laissez pas attirer par la douceur du miel. »

Trop tard, se dit Ayse. Selma Özgün m’a déjà permis d’y goûter.

« Ce n’est pas pour moi mais pour un client.

— Vous a-t-il réglée d’avance ?

— Il a versé un acompte.

— S’il aime jeter son argent aux mouettes !

— La plupart de mes clients n’ont pas de soucis financiers.

— Voilà qui est parfait. Vous allez pouvoir perdre du temps, de l’argent et du bonheur pour chercher l’homme mellifié. Si Selma vous a envoyée vers moi, elle a dû vous communiquer les éléments de base, vous parler des Ferhat, de la malédiction et de l’Hirsute de Cappadoce. C’est ensuite que les versions divergent et que tout devient pure spéculation. Toutes les théories m’inspirent de la méfiance. Ce sont des fondations bien fragiles sur lesquelles fonder des croyances. »

Rouge allume une cigarette qu’il déplace comme une baguette de chef d’orchestre, pour battre la mesure de ses paroles.

« Les théories se rapportant à la suite de l’histoire de l’homme mellifié d’Iskenderun entrent dans trois catégories principales, toutes géographiques. Je veux dire par là qu’elles dépendent du côté vers lequel l’Hirsute de Cappadoce est censé s’être rendu. Nous avons donc l’école du nord, l’école de l’est et l’école de l’ouest. Pour les tenants du Nord, Haci Ferhat a été emporté à Trébizonde, sur la berge de la mer Noire, et de là en Crimée dans le palais d’été des Putyatin, une famille princière descendant des anciens rois de Kiev. Il va de soi que pour eux ce n’est pas Raspoutine qui a guéri le Tsarévitch mais le miel du cercueil d’Haci Ferhat. Quand les Putyatin ont fui la révolution et se sont exilés à Istanbul, ils ont emporté l’homme mellifié avec eux. Fait déprimant, l’histoire est alors associée aux chasseurs d’Anastasia et théoriciens du Tsarévitch… et, s’il y a plus assommant que les passionnés de l’homme mellifié, ce sont ceux des Romanov. Des théories. Toujours des théories. »

Rouge se penche en avant, étudie sa ligne en fronçant les sourcils, se rassoit et boit avec nonchalance une gorgée de café.

« L’école de l’est postule que l’Hirsute de Cappadoce ne venait pas d’Anatolie centrale mais était un derviche errant originaire de Perse qui s’était temporairement joint à des communautés d’anachorètes du secteur de Nevsehir. Il serait reparti vers l’orient avec le cercueil. C’est là que l’histoire s’embrouille un peu, ce qui éveille mon intérêt car la vérité comporte toujours des zones d’ombre. L’école du nord s’en tient à une théorie logique, quoique enjolivée. L’école de l’est s’apparente à une compilation de diverses théories. La plupart concordent sur le fait que notre derviche aurait perdu le cercueil… au jeu ou suite à une mort naturelle, un assassinat, une attaque de voleurs, un rival qui l’aurait étranglé. Pour certains, les membres d’un ordre renégat d’alévis l’auraient récupéré. Ils se seraient transmis la momie au sein de leurs familles et elle ne serait arrivée à Istanbul que dans les années 1970, lors de leur exode massif vers l’occident. Les uns disent qu’elle est détenue par des chrétiens syriaques, l’Église arménienne ou des groupes plus anciens comme les nestoriens. Pour d’autres, les Kurdes auraient assassiné le saint homme pour voler la dépouille et l’emporter dans ce qui est de nos jours l’Irak et l’utiliser dans le cadre d’un rite yazidi blasphématoire. Ils sont censés récupérer tous les dix ans un peu de miel qu’ils utilisent pour guérir les malades et faire d’autres miracles. Les gens viendraient de toutes parts, des deux côtés de la frontière. Pour les tenants de cette version, le cercueil ne serait arrivé à Istanbul qu’en 2003, après l’invasion américaine. Les Kurdes l’auraient transféré jusqu’ici parce que c’était le dernier endroit où leurs adversaires songeraient à le chercher. Pour d’autres encore, des agents de la CIA l’auraient acheté fin 2001. Ils auraient exercé leurs activités à la frontière pendant des années, une économie virtuelle fondée sur le dollar. Haci Ferhat se serait retrouvé à Izmir quand nous avons refusé de laisser la flotte américaine se ravitailler, juste avant l’opération Restore Freedom. Bloqué aux douanes, à ce qu’on dit. Bon, j’aime tout particulièrement cette histoire parce qu’elle révèle comment une fable peut évoluer en fonction des événements du monde réel. Je ne peux malheureusement pas retenir cette possibilité. Cette histoire est trop connue et les douaniers sont bien trop corrompus pour que l’homme mellifié d’Alexandrette ait pu rester vingt-cinq ans dans un de leurs entrepôts. Haci Ferhat est allé à La Mecque – de nouveau – et à Médine, dans le monastère de Sainte-Catherine du Sinaï, à Jérusalem et même au sud jusqu’en Éthiopie, à Aksoum, où son histoire a fusionné avec celles de l’Arche d’Alliance. Vous remarquerez qu’il n’existe aucune école du sud. S’il y a eu des récits selon lesquels l’homme mellifié a été emporté de ce côté, ils ont été absorbés par les théories orientales il y a un demi-siècle. Il serait même allé aussi loin à l’est que le temple du Feu de Bakou. »