Rouge expédie le mégot de sa cigarette consumée dans les flots et en allume une autre. Un ferry se faufile dans l’espace qui sépare les niveaux inférieurs. La proximité des navires est agréable, en bas à la hauteur des vagues, estime Ayse. C’est une autre façon de voir les choses. Si elle avait des chaussures un peu moins classe, elle les retirerait et remonterait ses pieds près d’elle, sur le tabouret. C’est l’heure des belles histoires.
« Nous en arrivons à l’école occidentale. Ces récits tiennent la route. Leur base commune est la suivante : après avoir obtenu le cercueil, notre Hirsute de Cappadoce serait passé par Istanbul pour continuer vers l’ouest, aller dans les Balkans rejoindre un ordre de derviches installé dans ce qui est devenu la Bosnie. L’homme mellifié a acquis un statut de relique locale, un but de pèlerinage après que le Dede de ce tekke a vu du miel goutter du cercueil. C’est ainsi qu’est apparue la légende selon laquelle il suffisait d’appliquer un peu de ce miel sur les lèvres des soldats pour leur transmettre le courage, la force et l’invincibilité du Haci en personne. Les blessures cicatrisaient spontanément, les chairs se régénéraient. C’est de toute évidence une variante de la légende d’Hizir, mais n’oublions pas que les partisans locaux ont repoussé les Ottomans dans les années 1890, les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale et les milices serbes dans les années 1990. Chaque fois que les Bosniaques en ont eu véritablement besoin, du miel miraculeux a été exsudé par le sarcophage d’Haci Ferhat. Il va de soi que cette histoire tombe un peu trop à point et, naturellement, tous les musulmans engagés dans des batailles de Sarajevo à Islamabad se la sont appropriée. Moudjahidine pachtounes, lanceurs de pierres de l’Intifada palestinienne, kamikazes tchétchènes et même combattants kurdes ont dit bénéficier de la protection d’Haci Ferhat. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont l’école orientale s’imprègne des autres traditions. Je m’attends d’ailleurs à ce qu’elle absorbe totalement la théorie occidentale. Voilà quelles sont vos trois possibilités. Dans deux d’entre elles l’homme mellifié d’Iskenderun a terminé son voyage à Istanbul, dans la troisième il se trouverait dans un tekke de Bosnie.
— Vous n’avez pas précisé quelle est la bonne.
— C’est exact.
— Pouvons-nous en éliminer certaines ?
— Il n’existe aucun tekke portant le nom d’Haci Ferhat. On trouve en Bosnie plusieurs tekkes de la Chaîne d’or de Nakshabendi Hakkani, mais il s’agit d’un ordre qui ne vénère aucune relique. Les Kadiriliks sont bien implantés dans la totalité des Balkans, mais lire leurs archives est terriblement fastidieux et on n’y trouve nulle part une référence à un homme mellifié. Ce qui s’applique aussi aux Rif’ai, dont le noyau se situe en Albanie. Néanmoins, ils sont proches des Bektasis et des Alevis, et un homme mellifié a pu se retrouver en Anatolie. Il est également possible qu’Haci Ferhat soit devenu un saint local ou qu’il ait été christianisé par l’Église, mais compte tenu de l’importance de la légende – des soldats invulnérables et au courage sans égal ne passent pas inaperçus – nous devrions en avoir entendu parler. Les Serbes s’y sont d’ailleurs intéressés, à la fin de la guerre de Bosnie. Quand l’opération Deliberate Force de l’OTAN les a repoussés, un détachement de leurs forces spéciales placé sous le commandement du major Darko Gagoviac a été chargé de retrouver et de récupérer le corps d’Haci Ferhat.
— S’approprier une légende ?
— Mais c’est plus qu’une légende, non ? Cet officier et ses hommes ont forcé les portes de tous les couvents de derviches de Bosnie. Haci Ferhat était un prétexte. Leur mission consistait à tuer le plus grand nombre de soufis possible et de raser par le feu un maximum de tekkes. Ils n’ont rien trouvé, ce qui ne signifie pas qu’il n’y avait rien. À mesure que leurs agissements ont été connus, les derviches ont dissimulé leurs trésors. Rien ne filtre. Rien n’est connaissable. Je dois en conclure que si la théorie de l’école occidentale me séduit, elle est en fin de compte peu convaincante.
— Parlez-moi de l’école russe.
— Je la considère contestable pour des raisons radicalement différentes. Bon nombre de vieux Russes blancs ont soutenu avoir vu l’homme mellifié. Ce qui éveille aussitôt ma méfiance. Pourquoi eux plutôt que des Polonais, des Kashubiens, des Bulgares ou des Arméniens ? Canaliser l’histoire en lui faisant suivre le chemin de la révolution bolchevique est bien commode – ça sent à plein nez la manipulation historique. C’est le genre d’histoire qu’on invente a posteriori. Sans trop réfléchir. Si Haci Ferhat s’était retrouvé en Crimée, il aurait probablement été délogé par la guerre et serait arrivé à Istanbul soixante ans plus tôt, voire en France ou en Angleterre. C’est typique des Russes et de leur tendance à se mettre en vedette, je le crains. Ce qui fiche en l’air cette possibilité, c’est qu’aucune de ces histoires n’est apparue avant 1992 et la révolution blanche, quand a été publié à Moscou un livre intitulé Le Miel de Dieu : les Romanov et l’homme mellifié, écrit par un certain Dimitri Lebvedev, un ex-capitaine de porte-hélicoptères de la flotte de la mer Noire qui avait visiblement du temps à tuer.
— Mon père était commandant et il a servi dans notre flotte de la mer Noire, intervint Ayse.
— J’ai également fait mon service militaire dans la marine, déclare Rouge avant de désigner sa ligne. Trop de temps à tuer. »
Il se lève et va inspecter le fil. Des hameçons lancés du niveau supérieur passent au-delà d’Ayse pour aller s’enfoncer dans les flots paresseux. Un ferry émerge du paysage de navires et se dirige vers Rüstempasa.
« Ce serait donc une variante de l’école orientale.
— C’est en tout cas un labyrinthe dans lequel on peut aisément se perdre. Selma a dû vous mettre en garde, et je le fais à mon tour. Certaines personnes ont consacré des années entières – pour ne pas dire toute leur vie – à étudier l’homme mellifié. Bon nombre ont renoncé lorsqu’ils ont pris conscience que s’il était découvert ce ne serait sans doute pas grâce à leurs travaux, ce qui démontrerait que leurs efforts avaient été vains, qu’ils avaient gâché leur existence. Tant que la réalité n’entre pas en ligne de compte rien n’est plus facile que s’égarer dans l’imaginaire, à Istanbul. Les théories. Il ne faudrait jamais les confronter à l’empirisme. Si vous voulez aller plus loin, je peux vous indiquer la direction que j’ai montrée à tous ceux qui vous ont précédée. Vous en ferez ce que bon vous semble. Tout ce dont je dispose, ce sont des histoires. Et peut-être n’y a-t-il rien d’autre, ce qui serait déjà pas mal. Un colossal édifice imaginaire. Cependant, si rencontrer une femme qui dit être une descendante en ligne directe d’Haci Ferhat vous tente, il vous suffit de vous rendre à Beshun. Vous la trouverez au Marché égyptien. Le matin, seulement. Cherchez les lapins. Des lapins et des graines. Comme vous l’a conseillé Selma, précisez que c’est moi qui vous envoie. »