Il se lève, allume une autre cigarette et scrute de haut en bas sa ligne qui va se perdre au fond de l’eau.
« Allez, venez, salopards. Le soleil est parti et la fraîcheur du soir approche. Oh, au fait, ça ne vous ennuie pas de régler les cafés ? »
Comme annoncé, les consommations sont hors de prix. Pendant qu’Ayse ajoute à contrecœur quelques centimes de pourboire, elle remarque une embarcation plus petite que les autres, plus maniable et rapide, qui rattrape le ferry puis coupe devant son étrave pour gagner les débarcadères d’Eminönü. Elle n’a pas vu passer le temps, l’inclinaison de la lumière, l’étirement des ombres, l’or soutenu qui pare désormais les collines d’Asie. Son moyen de transport vient d’arriver.
« Nous préférons de loin les applications en ligne », déclare le représentant de l’Agence européenne de financement des technologies émergentes. Il est élégant et séduisant, mais il en est conscient, ce qui incite Leyla à inscrire ces attributs dans la rubrique des défauts, et il a une cravate en nanotissé dont les motifs changent toutes les vingt secondes. C’est également regrettable, mais moins ennuyeux. Le bureau regorge de nanogadgets et babioles en tout genre, une feuille d’intellisoie se plie et se déplie en un origami constamment renouvelé pendant que dans un plateau des grains d’intellisable s’assemblent en une succession de pagodes jamais identiques. Des fluides nano-imprégnés coulent vers le haut pour faire tourner un petit moulin, un tapis de sol change de texture et passe de fibres à fourrure, de plumes à écorce. Rien ne conserve sa forme plus de trente secondes, dans ce bureau qui semble pris de contractions.
« Je crois avoir visité cet endroit lors d’un trip sous acide », a murmuré Aso lorsqu’ils se sont assis devant le bureau qui a la bougeotte, pendant que Mete Öymen réunissait ses notes sur la Ceylan-Besarani. En costume et chemise, Aso est un porte-parole bien plus présentable que Yasar. Il a la prestance que confère une grande taille et il n’est pas trop gros, ce que Leyla juge indispensable en pareil cas. Donner une image positive de l’entreprise n’est pas chose facile. C’est d’ailleurs un domaine où Aso peut encore réaliser quelques progrès. En commençant par changer de chaussures, et passer par la case repassage.
« Internet prive de la spontanéité d’une rencontre face à face, déclare Leyla. La passion fait défaut. »
Alors que Mete Öymen semble considérer que tous les rapports autres que virtuels donnent des nausées. Il étudie l’écran en intellisoie.
« Les nanos, oui. Quatre-vingts pour cent des demandes qui nous sont adressées concernent des start-up dans ce domaine.
— Nous ne cherchons pas des fonds pour lancer une start-up mais pour réaliser un prototype et une étude de marché. »
Une fois de plus, Mete Öymen s’intéresse à l’écran.
« Vous ne nous aviez encore jamais contactés.
— Nous avons bénéficié d’un financement privé. Pouvez-vous intervenir rapidement ?
— Il nous faut généralement de six à huit semaines.
— Nous avons au mieux quatre jours devant nous.
— Je doute que ce soit réalisable.
— Au moins un accord de principe.
— La prochaine réunion d’attribution des fonds se tiendra vendredi. On peut toujours tenter. De combien auriez-vous besoin ?
— Un quart de million d’euros.
— Toute demande de financement supérieure à cent mille s’effectue par l’entremise du Fonds de développement de l’infrastructure technologique régionale européenne.
— C’est long ?
— Disons qu’il y a plus rapide. Il existe une procédure accélérée pour solliciter le FDITRE et, comme c’est un fonds structurel, il attire bien moins de postulants.
— Ce vendredi ?
— J’en doute. Il devrait en revanche être possible de diviser votre demande en deux, voire en trois, et de déposer des dossiers séparés dès l’instant où aucune des sommes ne dépasse cent mille.
— Jetez un coup d’œil à notre présentation. »
Aso transmet d’une poignée de main le code à Mete Öymen.
« Ce serait mieux sur votre ceptep. »
Byzance n’est pas morte, murmure-t-il à Leyla pendant que Mete Öymen assiste au ballet des molécules.
« Je ne saisis pas », avoue-t-il quand les motifs cessent de danser sur ses globes oculaires.
Leyla sent Aso se crisper. On se détend.
« Il s’agit d’une tête de lecture et d’enregistrement bio-informatique universelle. Elle permet de stocker des informations sur l’ADN non codant – l’ADN poubelle, comme on dit –, ce qui transforme chaque cellule en support de données.
— Et à quoi cela pourrait-il servir ? »
Aso bout de colère contenue. Leyla pose la main sur son bras.
« C’est une technologie qui va changer le monde, affirme-t-elle. Révolutionnaire. Plus rien ne sera jamais pareil, ensuite.
— Je crains que les révolutions se vendent mal, de nos jours. Je ne suis pas convaincu que ce soit commercialement viable, mais déposez une demande et nous la prendrons en considération. Il me faudra également vos derniers comptes vérifiés, les statuts de la société, une attestation de non-gage et un tableau de vos possibilités d’autofinancement, en espèces ou par d’autres moyens.
— Nous vous ferons parvenir tout ça.
— Si vous voulez que votre dossier soit étudié lors de la prochaine réunion, tout devra être sur mon bureau demain matin à l’ouverture. Je ne sais pas si ça vous laisse suffisamment de temps.
— Nous serons dans les délais, monsieur Öymen. »
Sa poignée de main révèle un manque de caractère évident et c’est sans dire un mot qu’Aso prend l’ascenseur. Il reste muet dans l’entrée puis dans la rue, alors qu’ils gagnent sous une chaleur caniculaire l’endroit où Leyla a pu garer la voiture, en maudissant le virus qui affecte son autodrive et l’empêche de se déplacer toute seule au cœur de la circulation avant de revenir les prendre à la demande. Il attend qu’ils aient bouclé leurs ceintures, que le moteur tourne et que Leyla reparte précautionneusement pour gronder un « Connard ! » si sonore que Leyla manque faire un écart et écraser un enfant qui rentre de l’école.
« Les révolutions se vendent mal, de nos jours ! Quel con ! Je ne suis pas convaincu que ce soit commercialement viable ! Pourquoi donc, monsieur Mete Öymen ? Parce que vous êtes incapable d’imaginer qu’il est possible de stocker la totalité des informations accumulées tout au long d’une vie ou parce que vous ne voyez pas pourquoi des gens voudraient échanger expertise, capacités et personnalités complètes comme des applications pour ceptep ? Les avantages des rapports télépathiques personnalisés d’esprit à esprit vous échappent peut-être ? Mais déposez une demande et nous la prendrons en considération. Vous seriez incapable de reconnaître son intérêt même si je gravais tous les points positifs sur votre front avec un laser, petit bureaucrate turc bêcheur pleurnicheur lâche et mesquin. Je prie les Turcs ici présents de bien vouloir m’excuser. Désolé. Je m’emporte. Je suis hors de moi. Je ne lui demande pas de comprendre ce que nous avons réalisé, seulement de saisir le concept, voir les possibilités, en être impressionné. C’est fascinant, merde ! C’est une métamorphose totale de l’humanité ! C’est l’homme version 2.0 !