— Je tente de conduire », rappelle Leyla. C’est l’heure de pointe et tous les Stambouliotes trépignent d’impatience de rentrer chez eux pour retrouver la fraîcheur de leur foyer, retirer leurs chaussures et leur veste, mettre la clim à fond. Aso n’est pas le seul à râler, dans les rues de la ville. Leyla fait glisser la petite citadine entre les véhicules immobilisés. Elle est en sueur, surplombée par les roues des camions qui broient les reflets sur le pare-brise.
« J’appartiens à un peuple passionné ! » s’emporte Aso. Il a tendance à s’exprimer par gestes, lorsqu’il est excité, et Leyla se penche pour esquiver sa main. « Je vais vous dire une chose, et c’est que nous savons reconnaître l’injustice quand nous y sommes confrontés – ce qui a été fréquent tout au long de notre histoire – et je dis que c’est une nouvelle injustice. Une injustice énorme, monstrueuse et farcie de merde !
— Il ne faut pas vous raconter des histoires », lui déclare Leyla avant d’insérer le véhicule argenté à trois roues entre deux dolmus dont les passagers comprimés paraissent encore plus abattus qu’eux. « Votre projet n’est pas en cause, pas plus que huit siècles de préjugés envers les Kurdes. Même si ce type estimait que c’est la chose la plus géniale dont il a entendu parler, même s’il considérait que c’est le bond le plus important que pourrait faire l’humanité depuis le jour où nos lointains ancêtres se sont pour la première fois dressés sur leurs membres postérieurs, ces fonds nous resteraient inaccessibles. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans l’impossibilité de présenter l’acte de constitution de votre société.
— Nous avons notre moitié du Coran.
— Tiens donc ? Il va le regarder et vous demander de l’ouvrir à la page des statuts. Vous imaginez sa tête quand vous lui répondrez que l’autre partie accorde cinquante pour cent des parts à un dealer en nanos qui a, dans le meilleur des cas, jugé préférable de disparaître dans la nature ou, dans le pire des cas, est allé nourrir les poissons au fond du Bosphore. Il dira à coup sûr qu’il n’a pas de temps à perdre, et c’est pour ça que nous devons nous comporter en vrais professionnels.
— J’ai bien senti que ce projet lui déplaît », marmonne malgré tout Aso.
Leyla ne peut s’empêcher de glousser. Coincée entre une petite citadine merdique qui lui fait penser à une orange pelée et les énormes camions et autocars, tout en débattant de l’évolution d’une humanité nano-boostée, elle vient de se dire qu’elle pourrait être en train de mettre en place une campagne de marketing pour une gamme de nouveaux jouets.
« C’est propre aux Kurdes ?
— Quoi ?
— Contredire systématiquement ses interlocuteurs ?
— C’est propre aux Aso. »
Elle rit de nouveau.
« Vos rires sont adorables, déclare-t-il.
— Ah ! Vous faites trop de suppositions, monsieur Besarani. Au fait, avez-vous besoin de regagner directement le bureau ? »
Elle voit à la limite de son champ de vision un large sourire s’épanouir comme une nouvelle saison.
« Pourquoi cette question, mademoiselle Gültasli ?
— Parce que j’aimerais m’arrêter en chemin pour vous présenter à mes amis Chaussures, Chemise, Coiffeur et Manucure. Et, pendant que nous y sommes, je vous rappelle que j’attends toujours mon contrat de travail. »
« J’ai une surprise pour vous, les enfants », leur annonce Pinar Hanim. Can lève les yeux de son bureau et laisse errer son regard. Il n’a pas besoin de lire ce qu’elle dit sur ses lèvres et il ne garde pas constamment les yeux rivés sur le visage de porcelaine de sa maîtresse, ce qui irrite au plus haut point cette dernière. Elle n’a plus le droit de frapper ses élèves depuis l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, mais elle sait manier ostracisme, remarques cinglantes et sarcasmes comme un triple nunchaku dans une vidéo de kung-fu. Can lui prête attention, à présent. Une surprise ? Tous la dévisagent, et elle précise : « Un visiteur très particulier est passé nous voir. Entre, Bekir. »
Can reste assis bien droit à son bureau, au fond de la classe. Bekir, meilleur ami et rival, le seul que Can considère comme un égal et un frère, le seul autre élève de l’école Yildiz qui s’intéresse à la ville grouillante qui tournoie autour d’eux, aux autres agglomérations qu’elle contient et aux mondes qui s’étendent au-delà. Ils ont été boucaniers, criminels, super-héros et épouvantables casse-pieds. Ils ont toujours levé la main les premiers, avec la bonne réponse, généralement plus que juste puisqu’elle est bien plus approfondie que ce qu’a prévu Pinar Hanim, ces garçons bien trop intelligents relégués au fond de la classe. Il y a trois mois, Bekir est monté dans la voiture de ses parents qui l’attendaient devant le portail et il n’est pas revenu. Quand un tel événement se produit, il n’existe qu’une seule explication. Le camarade en question a été conduit à la clinique Gayreteppe. Ils rendent l’audition aux sourds, là-bas, ce qui brise leurs liens avec l’école Yildiz. Can est le seul enfant qui ne se sent pas concerné, dans cet établissement pour déficients auditifs. Ils savent réparer les oreilles, pas les cœurs.
« Bekir est revenu nous voir », annonce Pinar Hanim. Conscient de les avoir trahis, Bekir ne tient pas en place tant il est gêné. Il a renoncé à son identité au sein de la nation des sourds. « Dis bonjour, Bekir.
— Bonjour, répète l’enfant d’une petite voix.
— Bekir a quelque chose à vous dire, pas vrai ?
— Je suis allé chez le médecin. » Il n’a pas encore perdu le croassement propre aux victimes d’une surdité profonde qui ignorent quel est le timbre de leur voix.
Mais tous le savaient déjà.
« Et que s’est-il passé ? »
Tous le savent également.
« Ils m’ont rendu capable d’entendre.
— N’est-ce pas merveilleux, vous tous ? Applaudissez votre camarade. »
Les crépitements sonores sont l’équivalent de vaguelettes qui viennent clapoter contre les tympans de Can. Bekir lorgne le fond de la classe, pour le chercher du regard, lui transmettre un message : Eh, tu es là, ça va pas vrai ? On est toujours copains ? Tout va bien. Tu es comme moi, à présent, pense Can. Tu n’es pas sourd.
Il fait trop chaud pour sortir dans la cour de récré, ce jour-là, et les deux enfants s’assoient au fond de la classe pour utiliser le portable de Can. Le flux d’air frais et agréable du climatiseur agite la feuille de papier d’alu qui couvre son gobelet d’ayran.
« Qu’est-ce que tu fabriques ?
— Je résous une affaire de meurtre. »
Enfin, ce n’est pas vraiment un meurtre, mais il est incontestable que quelqu’un a perdu la vie.
« Cool ! Je peux voir ?
— Si tu veux. »
Bekir se dresse derrière son épaule.
« Qu’est-ce que tu envoies ?
— Un bout de bot.
— Quel bot ?
— Celui qui m’a pris en chasse.