— Tu as été pourchassé par un bot ?
— J’ai pu lui échapper de justesse, mais il a fait un plongeon et perdu un petit morceau, avec un numéro.
— Tu comptes le mettre sur bot.net ?
— J’ai un tas d’amis, sur bot.net.
— Tout ce qu’ils savent faire, c’est tchatter. Ils adorent ça, mais ils n’y connaissent rien. Si tu veux déchiffrer la signification d’un numéro de série, c’est là qu’il faut aller. »
Bekir se penche par-dessus Can pour utiliser le clavier. Une nouvelle page s’ouvre.
« Gladio.tr… Ça fait penser à ces types qui croient dur comme fer à l’État profond.
— Que sais-tu sur l’État profond ?
— M. Ferentinou m’en a parlé.
— Vu que ton Ferentinou est grec, c’est certainement un traître. Et même s’ils voient des conspirations partout, ça ne veut pas dire qu’ils sont nuls.
— Ils s’y connaissent en bots ?
— Dans tous les domaines.
— Je m’inscris où ?
— Ici. »
Tip tip tap. Il est en ligne. Deux minutes plus tard, le cliché passe de son ceptep au forum. Le voici devenu un tenant de la théorie du complot.
Sanglé dans Bulle de gaz pendant que M’man le ramène à la maison, Can colle son visage et ses paumes à la glace. Istanbul défile en un kaléidoscope de couleurs, de mouvements et de petites révélations : cascade de dômes d’une mosquée dans la perspective mouvante apparue entre deux tours de verre et d’acier contemporaines, homme qui pousse une charrette à bras vers le haut d’une ruelle abrupte surplombée de balcons, affiche de Semsi en pantalon moulant rouge pailleté : une image de la pop-star qui fascine Can chaque fois qu’il la voit. Il place ses lèvres et sa langue en contact avec le verre pour communier avec les vibrations du moteur, le grondement de basse de la ville. Des passants s’intéressent à lui. Regardez ! C’est l’enfant lèche-vitres ! Ce qu’ils ignorent, c’est qu’il est en réalité l’Enfant détective sous une de ses nombreuses identités d’emprunt.
Son ceptep vibre. Une réponse à son post. Un conspirationniste, un Loup gris, un dingue de bots, a identifié le bout récupéré et est remonté jusqu’à son code d’expédition.
« Tu as remarqué ? » demande Adnan Sarioglu à son épouse lorsqu’ils débarquent sur le quai particulier de Sedef. « Ils ont un petit sac sous le cul pour récupérer leur crottin ! Ils chient des perles ou quoi ? »
La vedette est un Riva italien d’un autre âge, acajou poli et cuir vert, luxueux, rapide et confortable. Adnan et Ayse ont pu voir la calèche qui les attendait sous les antiques becs de gaz ottomans alors qu’ils contournaient le phare puis redescendaient à l’horizontale dans les flots pour gagner en gargouillant le débarcadère.
« Ça rime à quoi, ce canasson ?
— C’est la loi, sur les îles. Tout véhicule à moteur est interdit.
— Qu’entends-tu par “la loi” ? Tout lui appartient, ici. S’il le voulait, il pourrait envoyer une Lamborghini chercher ses invités.
— Il n’y a que deux places, dans une Lamborghini », rétorque Ayse.
Le cocher l’aide à se hisser en dépit du handicap de ses hauts talons sur le marchepied étroit et périlleux de la voiture. Adnan fait glisser sa main le long de son mollet.
« Je sens une couture.
— Évidemment. »
Il monte s’installer à côté d’elle. La calèche danse sur les ressorts à lames de ses quatre roues et Adnan se carre contre les garnitures. Il inhale des odeurs de vieux cuir, de chevaux, de verdure et de musc. Les réverbères à gaz s’élèvent en s’incurvant sur la colline invisible, vers un amas de lumières qui se détachent du halo ambiant : la demeure de Ferid Adatas. Adnan entend vaguement de la musique. Billie Holiday.
Le cocher se hisse sur sa banquette et fait claquer son fouet. Les deux chevaux aux robes identiques partent dans un crépitement de sabots. La secousse du départ envoie Ayse contre Adnan. Ils gloussent, ce qui est fréquent depuis que le Riva a quitté Eminönü. Adnan a horreur des bateaux et des flots obscurs. Ayse sait qu’il se contenterait d’en rire, s’il était confronté à quelque chose qui l’angoisse encore plus.
Je suis à tes côtés, pense-t-elle. Tu n’es pas seul, ici. Je veillerai sur toi, je me charge de protéger tes flancs, repérer les tireurs embusqués. Nous formons une équipe solide, toi et moi.
Enfouie dans le cuir souple à capitons de la calèche, Ayse murmure : « Le cheval de gauche bande comme une bête.
— Il n’est pas le seul.
— C’est dû aux vibrations, au rythme particulier d’un véhicule tiré par des chevaux. C’est un des risques du métier de cocher, à ce qu’on raconte. »
Adnan bascule sur le côté, en riant de nouveau.
« Vise-moi ses dimensions. On croirait une lance d’incendie. Imagine-toi en train de trottiner avec un machin pareil qui se balance entre tes jambes. Un peu comme ça…»
Il prend la main de sa femme pour la diriger vers l’entrejambe du pantalon de son costume sur mesure que tend son propre sexe en érection. Ayse rit et écarquille les yeux en sentant les doigts d’Adnan glisser sur sa jambe puis remonter sous sa jupe, légers et provocateurs, un papillon électrique.
« Qu’est-ce que tu fais, sauvage d’Anatolie ?
— Simple vérification. » Adnan suit le tracé de la couture. Cuir, soie, doigt, soie, peau. Tissu, voilages et voiles. Elle a toujours trouvé la protection arachnéenne de la soie, du nylon, de la dentelle et de la gaze bien plus érotique que le contact direct de la peau sur la peau. La soie est un médiateur, le nylon transforme tout effleurement en caresse, un dérapage opportun de la main vers la bagatelle. Elle sent la main d’Adnan se crisper dans la zone aux sensations exacerbées où le bas cède la place à la chaleur de la cuisse nue. Tout devient direct, la transition d’un état au suivant, de la suggestion voilée à la promesse, à l’excitation. « Tu sais, cette couture remonte vraiment jusqu’en haut. La qualité est irréprochable. »
Oui, avec talon renforcé, mais je ne m’attends pas à ce que tu le remarques. La paume d’Adnan est chaude et dure sur le triangle de soie que tend son pubis.
« Quand l’affaire aura été conclue », murmure-t-elle.
Lorsqu’il pénétrera dans la demeure de leur hôte, Adnan sera devenu un pilier d’énergie et de charisme contenu. Tous les yeux seront rivés sur lui, tous attendront ses paroles. Ils ne vont pas à un dîner mais à la guerre.
Ayse se pelotonne contre lui, dans l’étreinte du cuir chaud comme leur peau.
La calèche s’arrête et oscille. Les chevaux piaffent sur les pavés, les harnais cliquettent. La maison est une combinaison géométrique subtile de plans et de niveaux intersectés, ce qui engendre de nombreuses façades qu’il est difficile d’appréhender au premier regard. Elle n’est guère accueillante car elle n’offre aucun accès apparent et les fenêtres se résument à d’étroites fentes horizontales. De la terrasse qui jaillit en porte à faux du flanc de la colline s’élèvent des conversations et la voix vagabonde de Billie Holiday. Le cocher déplie le marchepied. Son uniforme de style ottoman d’un autre âge, le véhicule et les chevaux, avec leur chasse-mouches un peu ridicule au-dessus des yeux, sont d’une incongruité merveilleuse face à une modernité aussi agressive. Adnan prend une profonde inspiration d’air nocturne. Thym, sauge, poussière et sel, miel et sueur.
« L’odeur me rappelle Kas. »
Un petit rectangle noir apparaît sur la blancheur immaculée du mur.
« Adnan ! » La poignée de main de Ferid Adatas est spontanée et aussi énergique qu’il ait en face de lui une femme ou un homme. « Madame Sarioglu, ravi de faire votre connaissance.