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— Erkoç, le reprend Ayse. J’ai gardé mon nom de jeune fille.

— Oh, veuillez m’excuser ! Eh bien, je vous souhaite la bienvenue. Comment s’est passé le trajet ?

— Nous n’avons guère entamé notre capital carbone, déclare Adnan en désignant la calèche de la tête.

— Ce qu’on gagne en carbone est perdu en méthane », répond Ferid qui rit de son trait d’esprit.

Puis, alors qu’ils traversent la cour pavée, Adnan murmure dans la chevelure brune d’Ayse : « Je veux simplement te dire que tu es éblouissante, ce soir. Superbe. Je t’avertis que je me fiche de l’identité des autres invités mais je ne laisserai personne – je dis bien personne – t’approcher de trop près. »

Ayse lui pince les fesses.

Des rafraîchissements sont servis sur la terrasse. Les autres convives sont M. Munir Güney et son épouse, Nazat ; le général Barçin Çiller et son épouse, Tayyibe ; le professeur Pinar Budak et son mari, Ertem. Munir Bey est un membre éminent de la Commission européenne de Bruxelles. Un spécialiste du commerce et des tarifs douaniers. Le général Barçin Çiller est un militaire qui a récemment participé à la lutte contre les trafiquants qui opèrent à la frontière irakienne. Pinar Budak est professeur de littérature à l’université de Bogazici, une spécialiste de la poésie de divan féminine du XVIIIe siècle. Ayse mémorise chaque nom et visage pendant que Süreyya Adatas procède aux présentations. Les femmes s’occupent des femmes, les hommes des hommes. Tout repose sur les convenances, mais Ayse perçoit une stratégie sous-jacente : l’isoler d’Adnan. Süreyya Adatas l’a bloquée dans un angle de la terrasse. Istanbul miroite de l’autre côté des flots sombres de la mer de Marmara, ceinte par des voiles de lumière. Les ferries sont des constellations en déplacement rapide sur fond noir, les gros navires des feux verts et rouges aux mouvements très lents. Loin au-dessus de tout cela, mais sous les étoiles, les fanaux des voiles aériennes clignotent avec indolence.

Ayse pose son verre sur la rambarde en inox. L’air tourbillonne et danse sur la terrasse et, pour la première fois depuis des semaines, elle perçoit un peu de fraîcheur. Elle se penche sur la balustrade, pour mieux voir ce qui a retenu son attention au milieu des massifs.

« Ce ne sont pas des os ?

— Des os de chiens, madame Erkoç, lui répond Süreyya Adatas. Cette île a une histoire peu banale. Dans les années 1920, la municipalité s’est inquiétée de la prolifération de chiens errants qui terrorisaient la population. Ils attaquaient des femmes âgées, happaient des nouveau-nés dans leur berceau, égorgeaient des ivrognes qu’on retrouvait au petit matin à moitié dévorés dans les caniveaux. Après les avoir encerclés, les autorités ont estimé qu’ils étaient trop nombreux pour tous les éliminer et ils se sont contentés de les déposer sur ces îles, en laissant Dame Nature se charger du reste. Moins d’un an plus tard il n’en restait plus un seul. De nos jours, les jardiniers déterrent à tout bout de champ leurs ossements. »

Le repas est servi dans une longue salle à manger au dépouillement plein d’élégance. Une baie en verre fumé adoucit les lumières du rivage de la mer de Marmara qui évoquent des chapelets de lucioles, alors que les autres parois ont été creusées dans la roche. Ayse fait discrètement glisser le doigt sur la table et obtient la confirmation de ce que ses yeux et son nez lui ont déjà appris : le meuble a été sculpté dans un seul bloc de cèdre du Liban. Des lampes de mosquée sont suspendues au-dessus des têtes, ce qui paraît de prime abord étonnamment privé de recherche, puis les longues heures qu’elle a consacrées à l’étude du sens caché de certains écrits arabes lui permettent de déterminer ce qui s’y dissimule. Les petites flammes sont disposées de façon à reproduire les constellations lors de l’équinoxe de printemps.

L’attribution des places l’éloigné une fois de plus d’Adnan, autant que l’autorise l’étiquette. Ferid Adatas préside à une extrémité de la table, avec Ayse sur sa gauche. En face d’elle, Mme Çiller, l’épouse du général, a de larges mains de paysanne et des yeux pleins de sagesse. Ayse la trouve immédiatement sympathique. Sur la gauche d’Ayse se tient Ertem Bey, poète et critique littéraire bien considéré. En continuant dans le sens des aiguilles d’une montre autour du rectangle de cèdre viennent l’élégante et hautaine Mme Güney puis le général Çiller. Une caractéristique des militaires, se dit Ayse, c’est qu’ils peuvent porter le plus raide des uniformes avec grâce et distinction mais qu’il leur suffit d’enfiler un costume, et peu importe sa coupe, pour qu’il soit aussitôt froissé et chiffonné. Süreyya Adatas, débordante de charme et d’allure, est en face de son mari. Elle a Adnan sur sa gauche, en diagonale par rapport à Ayse. Adnan qui est à droite du professeur Budak, près de laquelle se trouve Munir, le membre de la Commission européenne, et les dames de la coterie de Ferid Bey. Eurocrate, militaire, artiste et capitaliste qui s’assume.

Ayse fait tourner son verre d’eau de quatre-vingt-dix degrés. Adnan poursuit son offensive de charme auprès de leur hôtesse et du général, mais elle sait qu’il a relevé son signal. C’était un simple test. Elle a établi ce code en prévoyant qu’ils seraient disposés de cette manière. Elle a tout répété avec Adnan à bord de la vedette. Verre, effleurement du lobe de l’oreille, demi-tour de l’alliance, caresse du collier et boucles d’oreilles redressées.

« Et celui-ci ? » Un doigt qui effleure distraitement des lèvres plissées en une moue.

« Arrête ça tout de suite ! »

« J’admire vos bijoux, madame Erkoç, déclare Ferid. Est-ce une croix grecque ?

— C’est une croix arménienne du XXe siècle », répond Ayse. M. Güney et M. Budak se redressent, aux aguets comme des suricates. Tout ce qui touche à l’Arménie est politiquement sensible. « Elle provient probablement de l’atelier de l’église de Saint-Hripsime.

— C’est adorable, déclare Mme Budak. J’aime moi aussi ces vieux objets traditionnels. Comment vous l’êtes-vous procurée ? Je n’ai jamais eu de chance, avec ce genre de choses. Le temps d’arriver, elles avaient déjà été vendues ou tout laissait supposer qu’il s’agissait de vulgaires copies bulgares ou kurdes.

— Un excellent moyen de s’en assurer, ce sont les grappes de raisin du pied de la croix. » Ayse se penche en avant. « Vous voyez, il devrait y avoir six grains sur l’une et cinq sur l’autre. Un par apôtre du Christ, moins le traître Judas. Les pointes forment trois boucles censées représenter la Sainte Trinité, même si leur origine est bien plus ancienne et remonte aux cultes solaires. Sans elles, c’est certainement un faux. Mais je dispose d’un avantage injuste en ce domaine, j’ai une galerie…

— Antiquités ? demande Güney.

— Non, répond Ayse en mesurant ses paroles. Je me suis spécialisée dans l’art religieux. Miniatures et calligraphie, principalement. Il n’empêche que je ne sais pas résister à une croix d’une telle beauté, lorsque j’en trouve une, ce qui est bien plus rare que je ne le voudrais.

— Eh bien, si cela m’arrive je ferai probablement appel à vos lumières », déclare Mme Çiller.

L’entrée est servie. Un plat minuscule et délicat comme un camée. Ferid Bey se penche au-dessus de son assiette pour s’adresser à elle sur un ton de confidence et Ayse le place aussitôt dans la catégorie des palpeurs, car il a posé légèrement ses doigts sur son poignet. « Ce que Tayyibe omet de préciser, c’est qu’elle est elle-même dans le commerce de tels bibelots. »