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Ce ne sont pas des bibelots, voudrait répondre Ayse. Ce sont des noms et des aspects de Dieu, mais Mme Çiller intervient avec un « Oh, Ferid ! » d’exaspération.

Mme Çiller tapote le dos de la main de Ferid Adatas avec une cuiller. « Nous sommes en pleine reconversion dans l’immobilier. Ces nouveaux appartements à La Mecque, vous savez ? C’est un marché porteur. Le nombre de personnes qui souhaitent finir pieusement leurs jours dans le calme, et avec un balcon donnant sur la Grande Mosquée, vous surprendrait. Nous n’arrivons pas à satisfaire la demande. »

Une fois les assiettes emportées par un personnel aussi effacé qu’efficace, le général Çiller se penche sur la table pour dire à Güney : « Qu’est-ce que j’ai lu dans le Hürriyet ? Strasbourg voudrait morceler notre nation ?

— Il n’est pas question de la morceler. La France réclame l’application de la directive européenne 8182 qui réclame la création d’un Parlement kurde régional.

— Et ce ne serait pas un morcellement de notre nation, peut-être ? » Le général Çiller lève les mains, exaspéré. C’est un homme corpulent et carré, l’archétype du militaire, mais il se déplace avec légèreté et aisance. « Les Français qui piétinent l’héritage d’Atatürk ? Qu’en pensez-vous, monsieur Sarioglu ? »

Le piège ne pourrait pas être plus évident, mais Adnan redresse sa cravate. Ayse sait que ça signifie : Rassure-toi, je sais ce que je fais.

« Ce que je pense de l’héritage d’Atatürk, général ? Nous pouvons y renoncer. C’est le dernier de mes soucis. Atatürk, c’est le passé. »

Tous se raidissent, autour de la table. Brèves inspirations et hoquets de bon aloi. C’est de l’hérésie. Des gens se sont fait abattre dans les rues d’Istanbul pour bien moins que cela. Adnan a attiré sur lui tous les regards.

« Il est incontestable qu’Atatürk a été le père de la nation. Sans lui, la Turquie n’aurait jamais existé. Mais, tôt ou tard, les enfants doivent s’affranchir de la tutelle de leur père. Pour découvrir s’ils sont devenus des hommes, il leur faut s’éloigner et se débrouiller seuls. Nous sommes comme des écoliers qui ne cessent de parler de la force de leur père : mon papa est le plus fort, il a la voiture la plus rapide ou la plus grosse moustache. Quand quelqu’un nous résiste, nous insulte ou se contente de nous regarder de travers, nous nous éloignons en lançant : “Je vais le dire à mon père, je vais le dire à mon père !” Vient un temps où se comporter en adultes devient une nécessité. Nous devons démontrer que nous avons des couilles, si vous voulez bien pardonner l’expression. Nous savons tenir de beaux discours, parler d’une grande nation, d’un peuple fier, d’une union de nos nobles ethnies, tout le cinéma. Nous sommes imbattables pour vanter nos mérites, mais l’UE nous a répondu : Entendu, prouvez-le. La porte est ouverte, entrez et asseyez-vous, faites partie de notre communauté. Sortez de chez vos parents et installez-vous autour de notre table. Sortez de l’ombre du père de la nation.

« Et vous savez ce que cela nous a révélé ? C’est que nous sommes ce que nous prétendions être. Nous n’avons pas menti. Notre importance est incontestable. Nous débordons d’énergie. Notre économie s’étend jusqu’au sud de la mer de Chine. Nous avons de l’énergie, des idées et du talent à revendre. Prenez tout ce qui sort des cabanes en tôle des zones d’activité du secteur nano et des start-up en biologie synthétique. Tout est turc. Dans sa totalité. C’est le legs d’Atatürk. Peu importe que les Kurdes aient leur Parlement ou que les Français nous regroupent sur la place Taksim pour nous contraindre à demander pardon aux Arméniens. Nous sommes ce qu’Atatürk a fait de nous. La Turquie, c’est sa population. Atatürk a accompli son œuvre et il peut désormais reposer en paix. Les jeunes sont à la hauteur. Vraiment à la hauteur. Voilà pourquoi je crois qu’entrer dans l’UE est bien la meilleure chose qui nous soit arrivée, parce qu’elle nous a appris comment il convient d’être turcs. »

Le général Çiller abat son poing sur la table, ce qui fait sursauter les couverts.

« Par Dieu, par Dieu, il faut avoir de l’audace pour oser tenir de tels propos, mais vous avez absolument raison ! »

Puis arrive le plat de résistance. Les portions sont également congrues, mais bien présentées. Adnan capte le regard d’Ayse, qui retourne sa fourchette. N’insiste pas. Adnan laisse Çiller débiter à voix basse un interminable monologue qu’il ponctue avec son index. Mme Çiller interroge Ayse sur sa galerie.

« Elle se trouve dans un vieux tekke de Beyoglu reconverti. Je suis certaine qu’il doit y avoir quelques vieux mevlevis oubliés quelque part, et des djinns en quantité non négligeable. Que serait un tekke sans ses djinns ? Ce lieu sort incontestablement de l’ordinaire. Parfois, quand je regarde des fragments de la kabbale séfarade du coin de l’œil, je vois les mots se déplacer et se réordonner, le texte se réécrire. J’ai toujours énormément de peine à m’en séparer.

— Comment pouvez-vous travailler dans un endroit pareil ? demande Mme Çiller. Je serais morte de frayeur, à votre place. »

M. Budak décide d’intervenir. C’est un homme sec et sévère qui semble adorer les débats.

« Mais vous les vendez malgré tout. Vous n’êtes pas la conservatrice d’un musée, vous tenez un commerce.

— J’ai une clientèle de collectionneurs triés sur le volet.

— Oui, oui, je suis convaincu que ce sont des connaisseurs, des individus raffinés et érudits, mais vous traitez l’art religieux, des écrits sacrés, des artefacts culturels précieux aux yeux de leurs auteurs, comme de vulgaires produits de supermarché.

— Il existe une différence de taille entre un couvre-Coran et un pot de yoghourt.

— C’est où je voulais en venir. Vous appelez connaissance raffinée ce que j’assimile à de l’appropriation culturelle. Vous dites avoir des textes séfarades. De quel droit en faites-vous le commerce ? Tenez-vous compte des souhaits de la communauté concernée, des groupes et des cultures d’où proviennent les objets sacrés que vous vendez dans votre galerie ? Vous posez-vous seulement la question ? »

L’attention de toute la tablée est rivée sur ce Budak sec et tyrannique, mais Ayse le garde dans son champ de vision périphérique. Il s’agit d’un autre piège. Ertem Bey intervient en parlant de choc et de vénération, puis Pinar Budak prend la relève et rafle la mise.

« Sur un plan historique, sous le système ottoman des millets où chaque communauté religieuse et ethnique régissait dans une certaine mesure tout ce qui la concernait en restant sous l’égide du sultanat, le concept de possession et de propriété ne répondait pas à une définition précise, déclare-t-elle. Dans les communautés locales, c’était fondé sur un sens d’utilité plus que de valeur marchande. Que ce soit un bien ou un service, seul comptait l’intérêt commun, les aspects positifs pour un groupe donné. Je crois que les économistes ont appelé cela la valeur fondamentale, à l’opposé de la méthode dite du mark-to-market. N’est-ce pas, monsieur Sarioglu ?

— Je suis un trader et non un économiste, répond Adnan. Je ne parle pas d’argent, j’en gagne.

— Je ne suis pas non plus un économiste. Où je veux en venir, c’est qu’il existe entre la valeur individuelle et la valeur marchande ce que nous pourrions appeler une valeur sociale, une valeur en tant qu’atout partagé et élément d’union qui apporte une identité à une communauté donnée. Par conséquent, une icône grecque et une croix arménienne ont sur le plan social une importance que leur prix ne peut refléter. »

Sois prudent, Adnan, pense Ayse. Je sens que tu te hérisses, que tu t’apprêtes à voler à mon secours pour ne pas perdre ton statut de héros à mes yeux, mais je ne suis pas l’objet de cette attaque. Communiquer est naturel, pour le professeur Budak. Bien que douce, sa voix est puissante, pleine d’autodérision mais aussi d’assurance, et elle étouffe les autres conversations. Elle impose ses volontés à la tablée. Nul n’a remarqué que le plat principal a été remporté et remplacé par des cuillerées d’entremets.