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« Il me semble que cette troisième voie historique, le fait de considérer l’économie sous un angle social plutôt que mathématique ou que produit de la psychologie individuelle, pourrait porter énormément de fruits dans le monde réel. Tout marché n’est-il pas en fin de compte un concept social ? Je ne peux contester l’incroyable vigueur de l’individualisme occidental, mais il a son prix. L’ombre du grand krach plane sur notre génération, mais nous sommes dans un marché en expansion et nous utilisons des instruments financiers interconnectés de façon encore plus complexe et délicate. Il est inévitable qu’arrivé à un certain stade tout s’effondre de nouveau. Les économies de marché privées de garde-fous font partie des armes de destruction massive les plus subtiles mais aussi les plus efficaces qui soient. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une économie socialement modérée, une société qui tient compte des valeurs communes que sont la confiance et les obligations mutuelles, pourrait être le modèle du XXIe siècle. Ni un fruit de la haute finance ni une société à la mesure de l’homme, mais une structure située entre les deux, une chose à notre échelle, l’équivalent d’une identité culturelle partagée et des règles de propriété des nombreux composants de l’Empire ottoman. La valeur est liée à l’identité. Qu’en pensez-vous, monsieur Sarioglu ? »

Ayse sait interpréter la pâleur d’Adnan, ses lèvres pincées. Elle fait tourner son verre. Relax, trader.

« Ce que j’en pense ? Je vais vous le dire. Je suis l’argent. C’est aussi simple que cela. Je suis l’argent. Je manipule chaque jour des sommes plus importantes que le PNB de notre pays. Chaque jour. Bien plus d’argent que vous ne pourriez imaginer. Parce qu’il existe une vérité première, à son sujet. Lorsqu’il atteint un tel niveau, l’argent change de statut. Il devient une chose démesurée, indépendante, puissante et belle. C’est une tempête, une tornade. Je ne le possède pas, je ne le contrôle pas, car nul n’en serait capable. Il serait impossible d’en devenir le maître. Je ferme les yeux et je pénètre en lui, et il m’emporte pour un temps – seulement quelques instants car personne, je dis bien personne, ne résisterait plus de quelques secondes sans se faire déchiqueter –, mais quand je ressors de ce tourbillon et que j’ouvre les mains je constate que j’ai saisi et ramené une prise. Ce qu’on appelle le profit. Ce n’est pas un terme vulgaire, c’est la seule chose qu’on peut ramener du monde de la finance. Une simple poignée. Vous pensez que c’est ma motivation, que je fais cela par goût du lucre ? Non, j’exerce de telles activités parce que c’est beau. Beau et terrifiant à la fois. Je risque constamment de me faire débiter en menus morceaux, mais au cours des instants passés dans ce milieu je fusionne avec ces richesses. Vous pouvez parler de valeur fondamentale, de mark-to-market et d’utilité sociale, mais ce sont des mots sans importance parce que l’argent s’en fiche éperdument. Des règles simples, un jeu d’enfants – tu me donnes ceci maintenant, et moi je te donnerai cela plus tard – et tous s’affrontent sans que qui que ce soit puisse totalement appréhender la mêlée qui en résulte, car tout devient alors imprévisible et incontrôlable. Et c’est, à mes yeux, magnifique. L’argent. L’argent à l’état brut. Tout se résume à cela, et vous devriez vous féliciter qu’il y ait des gens tels que nous, et je parle autant de Ferid Bey que de moi-même, parce que nous affrontons quotidiennement ce milieu, nous y plongeons les mains pour en extraire ce qui permet au reste du monde de fonctionner. Et si ce cycle s’interrompait, s’il ralentissait, si l’argent perdait brusquement de son éclat, tout ce que vous connaissez actuellement prendrait fin. C’est pour cela que vos théories sont parfaites mais que l’argent n’en a cure. Et que je m’en fiche moi aussi parce que je suis l’argent. Parce que je fais tourner le monde. Je suis l’argent. »

Le silence est profond, autour de la table. Les serveurs en profitent pour remporter les cuillerées de sorbet et servir le dernier plat.

Les bruits du monde extérieur sont épouvantables, terrifiants. Necdet descend les marches donnant dans la ruelle des Teinturiers et ces sons acquièrent une force physique. Ils le repoussent vers le seuil de la boutique aux volets clos. Hizir est le maître des djinns et qu’il y en ait un aussi gros qu’un nuage accroupi à l’aplomb de la maison des derviches n’a rien de surprenant. Necdet colle sa joue contre le plâtre peint en rouge. Les sons rampent le long du mur, croissent et décroissent, tourbillonnent dans l’air étouffant du labyrinthe de venelles et de places d’Eskiköy, renvoyés en écho par les volets d’acier, les distributeurs de Coke enchaînés aux murs et les balcons qui se penchent au-dessus de la chaussée. Il est énorme, il est étrangement familier, il est terrifiant, il est réel.

Le Saint vert n’est pas contemplatif. Hizir s’est emparé de tout, de la totalité de ses souvenirs – bons et mauvais – afin de reconstituer ce que Necdet pense désormais être sa vie. Il a fait cramer sa sœur. Ismet l’a conduit au couvent des derviches pour le soustraire à la vindicte familiale.

« Que veux-tu que je fasse ? »

Le Saint vert a fermé les yeux et détourné le visage. Necdet estime qu’il a pu agir sous le coup de la folie. Couloir qui donne sur un couloir, tunnel sur un tunnel, l’emportant toujours plus loin dans les cryptes et les citernes plus anciennes que les trois villes qui se sont successivement dressées sur ces pierres. Il se retrouve à côté d’un conduit aussi gros que son corps qui émerge des ténèbres pour aller se perdre dans d’autres ténèbres. Ce tuyau bourdonne sous sa main et, lorsqu’il y colle son oreille, il entend à travers l’épaisseur de l’isolant les hurlements du gaz emballé. Il ne peut plus déterminer ce qui est réel, ce qui est imaginaire et ce qui se trouve dans le monde intermédiaire. Quand Mustafa remonte finalement jusqu’au point d’origine des sons et fait sauter les scellés de sécurité de la porte coupe-feu métallique que Necdet martelait de ses poings, il découvre ce dernier couvert de crasse, de poussière et de sang… mais avec une expression aussi radieuse que celle du Prophète. Necdet a été touché par la grâce. Il a été transfiguré.

Les bruits sont concentrés et amplifiés par les façades des maisons, quand Necdet suit lentement la ruelle des Teinturiers. La place Adem Dede est bondée de monde, principalement des femmes à la tête couverte d’un foulard mais aussi des jeunes mâles qui ont des vestes de cuir, une coiffure soignée et des chaussures cirées. Tous se tiennent face à la maison des derviches. Necdet voit la tête d’Ismet dépasser au-dessus d’un horizon de foulards. Sans doute se dresse-t-il sur les marches de la galerie d’art. Il discerne à présent les autres membres du groupe d’études islamiques de son frère. Les vestes font très classe, les chaussures également. Il s’agit d’un tarikat très élégant, constitué non de traîne-savates mais d’hommes qui travaillent. Un murmure aigu d’impatience s’élève de la foule. C’est le son qui l’a harcelé dans tout Eskiköy.

Bülent et Aykut assistent à la scène du seuil de leurs çayhanes respectives. Ils ont par prudence replié et rangé les tables et les chaises. Les Grecs qui prenaient leur thé chez Bülent ont préféré changer d’air. Aydin ferme son éventaire de journaux et de tickets de loto, avant de contourner en débitant un chapelet d’excuses le troupeau de femmes portant foulard et djellabas. Le dernier des simits de la journée, désormais rassis, est émietté et distribué aux pigeons. Tout le voisinage surveille les lieux du haut des balcons. Même la famille du jeune sourd a ouvert les volets pour lorgner la rue avec méfiance, craignant visiblement d’attirer l’attention. Il y a le gosse, qui regarde par-dessus la rambarde. Necdet lève les yeux et voit son robot jouet, l’oiseau, tourner au-dessus de la place. Certaines fenêtres sont closes. Il y a le gros Grec adipeux, évidemment. La Géorgienne que tous prennent pour une prostituée. Ne discerne-t-il pas derrière les rideaux un semblant de mouvement qui disparaît sitôt qu’il s’y intéresse ? Des détails. C’est comme s’il avait de nouveaux sens à sa disposition. Le monde est net, le monde est détaillé, le monde est cohérent. Il y a une inscription peinte sur la porte de la galerie. Quelque chose et le mot « idolâtres ». Mais il y a aussi la fille qui y travaille, celle dont il a vu le karin marcher sous terre, au dernier rang de la foule. Sans doute ne souhaite-t-elle pas que tous découvrent la nature de ses activités. Necdet aime bien la propriétaire de la galerie, surtout ses bottes et ses jupes. Elle aurait vraiment de la classe et n’hésiterait pas à extérioriser son plaisir.