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Un mouvement sur sa droite. La foule se scinde car les femmes se rapprochent les unes des autres, pour former un bloc plus dense. Hizir est là, perché sur la margelle de la fontaine. À cet instant, la fille de la galerie se tourne et voit Necdet. Elle le désigne du doigt et des cris simultanés imposent le silence. Tous se tournent vers lui. Necdet ne tente pas de s’enfuir. Voilà pourquoi Hizir l’a attendu ici plutôt qu’ailleurs dans Istanbul. On ne peut aller à l’encontre de la volonté divine.

Ismet se fraie un passage dans la foule. Les jeunes membres du tarikat qui l’ont suivi de près forment une haie d’honneur autour de lui, avant de le guider vers le porche de la galerie d’art. Brûlez les idolâtres. Voilà ce qui a été écrit avec de la peinture argent. Têtes et visages, têtes et visages, têtes et visages et foulards. Sur les balcons, d’autres faces mais pas de foulards.

« Écoutez, écoutez, écoutez ! crie Ismet en levant les bras. Dieu nous a accordé un précieux présent, ici même à Eskiköy. En ce temps, dans ces rues, Dieu est toujours à l’ouvrage. J’ai suivi la voie qu’il m’a tracée et j’ai installé ici ce groupe d’étude afin d’apporter la justice – la véritable justice, la justice divine – à Eskiköy, et Dieu a béni notre œuvre. Il nous a offert un présent, un cheikh, notre cheikh ! »

L’enfant sourd de l’appartement quatre escalade la rambarde du balcon et sa mère le retient par le dos de son maillot de footballeur. D’où il se trouve, assis sur la fontaine, Hizir se contente d’observer la scène. Peut-être la juge-t-il amusante. Ismet garde les bras levés. Tous semblent attendre que Necdet dise quelque chose.

Je ne suis pas un cheikh, je suis un salopard. Je ne suis pas un saint, je suis un fainéant. Je ne suis pas un soufi, je suis le bourreau de ma frangine, la brebis galeuse de la famille.

Necdet se souvient de la fois où il a déjà vu cela. La foule massée dans Necatibey Cadessi, un mur de visages pendant qu’il fuit les drones de la police, l’homme au tee-shirt blanc qui le filme, juste avant qu’il se tourne et voie la tête de la femme et la lumière qui jaillit de son cou.

Hizir lève les yeux au ciel. Le nuage se déverse sur la place Adem Dede, et Necdet entend par ses sens aiguisés les vrombissements de moustiques des micropropulseurs.

« Partez d’ici ! crie-t-il. La police, les flics arrivent. Ils ont envoyé leurs bots ! »

Les visages ceints de foulards se tournent vers les microbots qui s’assemblent en drones de maintien de l’ordre gros comme des insectes. La foule se fragmente en femmes qui fuient avec les mains sur la tête et le visage, pour se protéger pendant que les flicbots bourdonnent et les mitraillent, cherchant de la peau à découvert pour la marquer avec leurs jets de teinture RFID. Des foulards volettent vers le sol, les femmes se dépouillent des djellabas qui préservent leur modestie, de tout ce qui a pu absorber les marqueurs et risque d’attirer les policiers jusqu’à leur porte. Il y a désormais un bruit différent, sur la place Adem Dede, un hurlement suraigu de panique. Tous évacuent les lieux en quelques secondes. Les balcons sont désertés, les volets fermés et verrouillés. Pavés, murs, façades des boutiques et voitures sont piquetés d’orange. Ismet entraîne Necdet au loin à l’instant où une salve de capsules éclabousse le volet de la galerie. Les lettres argentées du Brûlez les idolâtres se couvrent de pois. L’essaim d’insectes mécaniques grimpe en spirale loin au-dessus de la place et explose en grains d’intellipoussière. Des gémissements de sirènes s’amplifient. Necdet jette un coup d’œil par-dessus son épaule pendant que les jeunes membres du tarikat le poussent dans Günesli Sok. Hizir s’est entre-temps évaporé. Le Saint vert a été remplacé par un robot solitaire qui sort de derrière le rebord du bassin en se déplaçant comme une araignée pour gravir à vive allure le mur à pois, comme dans un cauchemar sans fin. Ce n’est pas un bot de la police, ce n’est pas non plus un des jouets du jeune sourd. Il s’agit d’un observateur inconnu.

Adnan a une théorie concernant les cigares. Ils symbolisent le sexe tranché d’un adversaire. C’est, pour un homme d’affaires, l’équivalent de l’éjaculation d’une bouteille de champagne sur le podium d’un grand prix de formule 1. Je t’émascule, mon ennemi.

Les Budak ont à peine attendu le café. La calèche les a emportés avec fracas vers le bas de la colline, à une allure de trot rapide frôlant le petit galop. Les Güney ont pris congé, lui sec et figé, elle souriante pour ne pas dire rayonnante. Adnan ne l’a-t-il pas entendue murmurer à Ayse : Très amusant, ma chère ? Mme Adatas guidait Ayse, le général et son épouse vers la grande salle et sa collection de mosaïques byzantines. Le verdict allait être rendu. Rien ne pouvait être anticipé, tout restait en suspens.

« Retournons sur la terrasse », lui proposa Ferid Adatas.

La nuit était toujours infiniment et incroyablement limpide. Tout semblait s’être figé, sur le point de s’effondrer. Adnan avait les nerfs à fleur de peau, il se sentait vivre, il percevait ses cellules, son épiderme et ses cheveux. Le moindre mouvement, la moindre inhalation, le moindre effleurement de la plus légère des pensées eût tout interrompu. « Je ne serais pas du tout surpris d’apprendre que vous avez reçu une invitation à dîner, déclara Adatas.

— Quoi, qui ?

— Pinar.

— Vous croyez ?

— Oh, oui ! Vous lui avez fait une forte impression. C’est une vieille trotskiste, mais elle respecte quiconque a une opinion bien arrêtée. Peu importe laquelle dès l’instant où l’intéressé est capable de la défendre. Il n’y a rien qu’elle aime autant qu’une bonne controverse. Tous ces sondages et coups d’aiguillon lui ont permis de déterminer si vous êtes un homme fort ou un simple sous-fifre de chez Özer. Elle va vous inviter à dîner, croyez-moi, et sachez qu’elle a une cave exceptionnelle. Notez bien qu’elle sera moins indulgente envers vous, la prochaine fois. Elle vous mettra en pièces. Non, elle est charmante, Pinar. Même si son mari est un vieux con moralisateur. Prenez un cigare. »

Ce fut à cet instant qu’Adnan sut qu’il avait gagné. Ce fut comme si toutes les étoiles du ciel tombaient du ciel à travers son corps, une douche ignée qui s’accompagnait de vertiges.