La fumée descend en dessinant des spirales dans toutes les cavités de son être. Il n’a encore jamais rien ressenti d’aussi exaltant.
— Votre main, monsieur Sarioglu. » Les données sautent d’une paume à l’autre, codées sur la conductivité naturelle de la chair. « C’est l’essentiel de notre accord.
— J’aimerais y jeter un œil.
— Vous baisseriez dans mon estime, si vous vous en absteniez. »
Adnan sort avec dextérité le ceptep de sa poche de poitrine et le place derrière son oreille. Le scripteur s’abaisse devant son œil.
« Échéance le 16.
— À prendre ou à laisser.
— Vingt-cinq pour cent.
— Vous vous attendiez à plus.
— Comme vous le dites, c’est le contrat…»
Mais ça représente deux millions et il n’en demande pas plus.
« Quand disposerai-je des fonds ?
— Dès que vous aurez remis ceci à mes avocats, avec les documents correspondants. »
La paperasserie n’est pas du ressort d’Adnan. Il est l’UltraLord des Tractations. C’est Kemal qui préparera dans le back-office les divers dossiers, l’échéancier, les transferts et les comptes bidon.
« Rien n’est sécurisé.
— Je suis chargé d’opérations de couverture. Que sont deux millions entre moi et Özer ? La mise est valable. Mille pour cent de gains ? Si nous sommes sur ma terrasse, c’est parce que je suis capable de reconnaître un pari qui en vaut la peine. Vos chiffres et vos propositions sont solides, autant qu’il est possible de l’être dans ce genre de transactions. Je vous ai déjà dit que votre audace m’impressionne – vendre du gaz iranien de contrebande – et Pinar est à mes yeux un bon juge du caractère, mais c’est de surcroît financièrement très intéressant. Tout en découle. »
Un bruit creux de sabots métalliques sur les pavés, la calèche est de retour, un des chevaux aux yeux dissimulés par un chasse-mouches garde une patte avant levée.
« Elle vous attend. Le général et Mme Çiller vont rester ici. Ce sont de vieux amis. N’allez pas penser que je veux me débarrasser de vous, mais j’ai conscience que vous aurez une matinée chargée. » Le rire de Ferid Bey évoque une détonation, puis il assène une tape dans le dos d’Adnan. « Et, s’il vous plaît, ne jetez pas le mégot du cigare. Nous sommes en pleine alerte incendie. »
Dans le vestibule, Adnan et Ayse échangent les derniers codes de la soirée. Ayse retourne ses mains, un geste d’interrogation.
Adnan serre imperceptiblement le poing.
Il se sent perdu. Il y a les rues, la brusque volée de marches et les ruelles innombrables, les jardins secrets et les cimetières oubliés, les boutiques et les petits lycées, les fontaines publiques au fond vaseux du monde de son enfance, mais Georgios reste comme paralysé au milieu de Soganci Sok et des filles serrées les unes contre les autres dans leurs minirobes estivales et chaussures aux couleurs vives, pendant que les garçons se faufilent près d’elles avec leurs cheveux dangereusement raidis par le gel et leurs maillots de marque sans manches. Entrez, venez passer du bon temps dans notre bar, lancent les bonimenteurs. Néons et enseignes en plastique, bannes et affiches, ados qui fument comme le veut de nouveau la mode, petites citadines à gaz et mobs. Une douzaine de musiques l’assaillent, des bribes et des fragments de rythmes personnels. Georgios a emprunté chaque matin cette rue pendant six ans, avec un sac sur le dos, l’équivalent du paquetage d’un soldat parti pour la classe de Göksel Hanim, mais les immeubles lui semblent à présent différents avec leurs façades en béton et non en bois fragile et inflammable comme dans le vieux quartier de Cihangir. Les luminaires pendent de guingois, le caniveau qui s’ouvre au centre de l’étroite chaussée est trop profond, et il devrait y avoir un étroit sok et une double porte verte très basse à son extrémité. Tout est géographiquement conforme, mais rien n’est familier.
Georgios arrête la mob d’un livreur de pizzas et lui montre le plan que Constantin lui a dessiné dans la çayhane, ce matin-là.
« Je cherche Maç Çok. »
Le jeune homme prend la feuille et l’étudié en fronçant les sourcils.
« Prenez à gauche dans trois rues puis descendez devant la mosquée d’Avril.
— Merci. »
Le môme a retiré le silencieux de sa mob et, lorsqu’il repart avec une tour de cartons à pizza qui se balance sur le porte-bagages, le vacarme fait penser à des échanges de coups de feu entre les immeubles. Georgios reste pétrifié dans Soganci Sok. Encore quelques pas et il arrivera à destination. Dans sa rue, à sa porte. Tout a été trop soudain, rapide et proche.
Leur groupe se réunissait tous les mardis à la meyhane Karakus de Dolapdere. Le lundi c’était les poètes, le mercredi les cinéastes d’art et d’essai, le jeudi les chanteurs compositeurs et le vendredi et le samedi les musiciens, mais le mardi était réservé à la Nouvelle Pensée : politique, philosophie, féminisme, théorie critique et… économie.
« Ma chérie, il faut absolument que tu écoutes ce jeune homme », affirma Meryem Nasi en soustrayant Georgios à la coterie de politiciens et d’experts réunis sur sa terrasse pour le conduire vers Ariana Sinanidis entourée d’une cour d’admirateurs. « L’économiste le plus brillant de ces trente dernières années. Il ébranle tous ces vieux dogmes gauchisants éculés.
— Un économiste ? » répéta Ariana, comme si c’était un synonyme du mot tortionnaire.
« Économie expérimentale, s’excusa Georgios. Une économie fondée sur des signes évidents. »
Les troupes antiémeute débarquaient des véhicules et s’alignaient sur la place Taksim, même si Georgios ne voyait en face d’eux aucun individu plus dangereux que des salariés qui regagnaient leur domicile. Au cours des semaines écoulées depuis que les généraux avaient chassé Süleyman Demirel, de telles démonstrations de force étaient fréquentes, l’idéal pour développer une sensation d’omniscience, faire croire que l’armée connaissait les intentions des gens du peuple avant même qu’ils n’en soient eux-mêmes conscients. Georgios baissa la tête et pressa le pas le long de la succession de boucliers, terrifié par la loi martiale.
Le café Karakus était un bar brunâtre enfumé tapissé de vieilles photographies d’intellectuels français et de poètes turcs. Un grand portrait d’Atatürk d’apparition récente trônait derrière le comptoir, avec juste à côté une photographie de plus modeste dimension du général Kenan Evren. Des tables avaient été regroupées près d’un désassortiment de chaises, une estrade et un microphone à un bout de la salle. Une musique très forte, du ska anglais, s’élevait d’un placard à balais transformé en cabine pour l’animateur. L’établissement était bondé, toutes les tables étaient occupées. Des jeunes gens en veste de treillis allemande, des jeunes femmes en jean serré et veste cintrée contre les murs. La fumée de cigarettes était à couper au couteau. Georgios hésita en ouvrant la porte et toutes les têtes pivotèrent vers lui. Sans doute eût-il fait demi-tour si Ariana Sinanidis ne s’était pas levée de la table la plus proche de la scène – au milieu d’une cour composée des jeunes hommes les plus séduisants et déterminés – pour venir l’accueillir.
« Soyez le bienvenu, entrez. Il y a un siège pour vous, là-bas. Nous sommes impatients de vous entendre. »
Mal à l’aise dans son costume, Georgios but un café qui alimenta encore sa nervosité et sourit plus qu’il ne l’aurait dû chaque fois qu’Ariana tentait de le faire participer aux conversations qui portaient sur le coup d’État, les disparitions, la façon avec laquelle les militaires s’étaient finalement retournés contre les Loups gris – leurs hommes de main si stupides qu’ils s’étaient crus invulnérables – mais à quoi aurait-il fallu s’attendre de leur part, de la CIA qui était derrière toutes ces machinations et de leurs valets de l’État profond.