Georgios entendit l’animateur prononcer son nom et s’avança jusqu’à la scène, accompagné par des applaudissements épars. Une fois là, il cilla sous le petit spot fixé au plafond qui transformait la fumée en un mur bleu lumineux et tout fut soudain plongé dans un silence total. Il débuta son intervention balbutiante en brassant les notes soigneusement prises sur des cartes postales, en cherchant ses mots. La salle était loin de lui, froide et peu réceptive. Mais la passion finit par le gagner et il oublia ses pense-bêtes pour parler de tout ce qu’il avait découvert dans l’économie, expliquer qu’il tentait d’extirper ce sujet de la mer morte des modélisations mathématiques pour en faire une science expérimentale empirique, par une accumulation d’hypothèses et d’éléments de preuve. Il soutint qu’il s’agissait de la plus humaine des sciences, car elle traitait du besoin, de la valeur et du coût. Il aborda le nouveau sujet de la non-linéarité, il déclara que la prédictibilité mathématique pouvait basculer dans l’aléatoire, le chaos, et que les catastrophes de Thom n’étaient qu’une brusque inversion d’état. Il parla de l’irrationalité des acteurs rationnels et des expériences dans le domaine économique, des attentes et des paradoxes, et du fait qu’il n’y avait pas de gagnants sans perdants. Il exposa ses espoirs pour une économie future plus proche du monde humain que de la modélisation, une économie située entre la psychologie, la sociologie et la physique émergente des systèmes non linéaires. Il poursuivit son exposé bien au-delà des dix heures du couvre-feu. Il les remercia tous d’être venus, de lui avoir accordé leur attention.
Puis les questions fusèrent. Il était en plein débat sur l’inéluctabilité de la lutte des classes avec un marxiste coiffé d’un béret du Che quand la police donna l’assaut. Des grenades lacrymogènes roulèrent entre les chaises en crachant leur venin. La porte défoncée s’abattit, les flics se ruèrent dans la salle avec leurs boucliers, leurs matraques et leurs masques à gaz. Une fille en chemisier au col à volants façon Lady Di s’effondra en perdant énormément de sang d’une vilaine blessure à la tête. Les clients grimpèrent sur la scène. Le Che se tourna avec témérité vers les assaillants, sa chaise levée. Un policier le déséquilibra d’un coup de bouclier puis le plaqua au sol avec sa lourde matraque noire. Les gaz opacifiaient l’atmosphère. Les hurlements étaient ininterrompus. À l’extérieur, quelqu’un utilisait un porte-voix pour donner des ordres inintelligibles. Le ressac emporta Georgios contre le mur, qu’il percuta violemment. Derrière lui, des cadres contenant des photos de Sartre et de Simone de Beauvoir se craquelèrent. Tous se ruèrent vers le comptoir, en espérant trouver une issue de secours. Un son grave s’éleva de la cuisine, le grondement d’une foule momentanément bloquée. Il y avait également des policiers, là-bas. Ariana mit cet instant de flottement à profit pour saisir Georgios par la main et l’entraîner vers la cabine de l’animateur.
« Il y a un escalier qui monte jusqu’au toit, là derrière. »
Elle le tira sur trois niveaux de caisses, de débarras et de pièces délabrées pour émerger sur une étendue asphaltée en pente douce. D’autres personnes avaient suivi leur exemple et tous se dispersaient entre les réservoirs d’eau et les antennes de télévision, pour fuir de toit en toit. Mais, au lieu de chercher à se mettre en sécurité, Ariana se rapprocha du bord pour voir ce qui se passait dans la rue.
« Ils vont te repérer ! l’avertit Georgios.
— Je m’en fiche ! »
Des camions et des camionnettes de l’armée barraient les deux extrémités du passage, hayons arrière abaissés, portières grandes ouvertes. Des soldats tiraient des hommes hors de la meyhane puis les poussaient dans les véhicules, mains menottées derrière le dos, voûtés et la tête basse. Les militaires entraient et sortaient avec assurance et aisance, rapidité et silence. Les femmes furent entassées dans les camionnettes. Autorisées à se relever, elles hurlèrent et crièrent de plus belle. Des chiens tenus en laisse retroussèrent leurs babines et aboyèrent, ce qui les incita à se taire. Toutes avaient entendu parler de ces femmes dévêtues et poussées dans une pièce où les attendaient des molosses entraînés à les violer. Il ne restait qu’à se suicider, en pareil cas. Se purifier était impossible, après une telle souillure. Quatre soldats emmenèrent le marxiste au béret dont la tête ballottait comme celle du Christ descendu de la croix. Du sang brillait sur les pavés. Il y avait de la lumière dans tous les appartements de Sirket Sok, et on pouvait discerner des silhouettes derrière les volets et les rideaux de toutes les fenêtres.
« Je sais que vous êtes là, bande de salauds ! s’emporta Ariana. Témoignez de ce que vous voyez, je vous en défie ! Mais en aurez-vous le courage ? Oh, non ! Pas dans Sirket Sok. D’ailleurs, c’est vous qui avez averti les autorités, sales fascistes ! »
Elle recula et cracha dans la rue, avec fureur.
« Viens, Ariana ! s’exclama Georgios. Ce n’est qu’une question de temps, avant qu’ils nous rejoignent. »
Mais elle continuait d’abreuver Sirket Sok d’insultes, sa robe enflée par le Meryem Ana Firtanisi, le vent de septembre. Georgios la trouvait si belle, une fière et ardente héroïne de la Grèce antique. Elle était Électre, elle était Némésis. Mais les militaires l’avaient entendue et ils sortirent de leurs véhicules des projecteurs portatifs pendant que d’autres faisaient glisser leur fusil de leur épaule, et Georgios resta paralysé par la peur jusqu’au moment où il se ressaisit suffisamment pour agripper le bras d’Ariana et l’écarter du bord du toit.
« Prends ma main ! »
Le sortilège était rompu. Il referma ses doigts sur les siens et l’entraîna sur une étendue de tuiles qui se craquelaient sous leur poids. Ils passèrent sous des citernes aux nombreuses fuites puis traversèrent des labyrinthes de linge mis à sécher et des jardins de géraniums en pots sur les terrasses de Dolapdere.
Deux jours plus tard il était présent place Taksim. On avait trouvé le cadavre d’un jeune homme à Karaköy, dans un de ces sombres courants du Bosphore qui retenaient dans des tourbillons ininterrompus les suicidés et les victimes d’exécutions extrajudiciaires. Son visage avait reçu tant de coups que ni sa mère ni son père n’auraient pu le reconnaître. Des mutilations attribuables à des hélices, selon la police. Les corps qui flottent entre deux eaux se font lacérer par leurs pales, tant les bateaux sont nombreux dans le secteur. Si ses parents avaient pu l’identifier malgré tout, c’était à son blouson camouflé des surplus de l’armée allemande et au béret rouge de révolutionnaire soigneusement plié dans sa poche.
Ce samedi d’octobre, trois cents personnes s’étaient réunies place Taksim pour défier la loi martiale. Six semaines plus tôt ils auraient été trente mille, ulcérés par le coup d’État. Mais la colère a une demi-vie. Les généraux venaient de former un nouveau gouvernement. Face à ces trois cents manifestants s’alignaient, phalange après phalange de soldats, douze rangées autour du mémorial d’Atatürk qui constituait comme toujours le but des manifestants. Mais Ariana lâchait déjà la main de Georgios – ils étaient entre-temps devenus amants – pour se porter en tête du cortège avec les leaders. La place était immense, le ciel bleu terne, les forces envoyées contre eux monstrueuses et implacables, mais Georgios sentit un cri jaillir de sa gorge et des larmes de fierté envahir ses yeux en raison de la juste colère d’Ariana, de sa ville, de ce qu’il osait enfin entreprendre, et il s’élança derrière elle. Il n’avait jamais été, et ne serait plus jamais, amoureux à ce point.