Il n’y a pas meilleurs guides que les livreurs de pizzas. Maç Çok est un portail bas sur le côté de Maç Sok, pas plus profond qu’une façade, pas plus large que sa double porte verte. Les fenêtres closes par des volets gravissent en zigzagant quatre niveaux. Il ne peut monter et frapper à la porte. Surgir à l’improviste serait impensable, après quarante-sept ans d’exil et de silence. Et si elle le surprenait avant qu’il n’ait décidé quoi lui dire ? Et si elle prenait la parole la première ? Et si elle ne disait rien ? Et si elle ne le reconnaissait pas ? Et si elle était devenue comme ce vieil immeuble, rébarbative et desséchée, instable et aux formes trompeuses ?
En face de Maç Çok se trouve un bureau de tabac éclairé par des néons et envahi par les bourdonnements d’une radio. Un ado assis sur un petit tabouret lit une revue de foot sous la chiche clarté que diffuse un distributeur de Coke. Georgios fouille dans les journaux et les magazines exposés en se sentant à la fois ridicule et coupable.
« Savez-vous si une femme a emménagé ici récemment ? Elle n’est pas originaire de l’Est mais d’Europe, d’Athènes. »
Le propriétaire de la boutique secoue la tête mais le jeune lecteur du magazine sportif lève les yeux. Quoi qu’il veuille dire, c’est désormais secondaire car Georgios vient de voir Ariana Sinanidis au milieu de la rue qu’elle suit en tenant dans chaque main deux sacs de la supérette locale. C’est elle, tellement elle, le doute n’est pas permis. Comment a-t-il pu craindre de ne pas la reconnaître ? Plus âgée, certes, mais pas plus vieille. Plus mince mais pas ridée… toujours aussi racée et mince. Elle ne se déplace pas en se dandinant mais avec grâce sur les pavés irréguliers, malgré ses hauts talons. Il n’y a pas une seule veine apparente sur les mains qui serrent les sacs en plastique. Elle n’a pas non plus changé de coiffure, au cours de ces quarante-sept dernières années. Ses cheveux sont lisses et longs, aussi lustrés que dans ses souvenirs. Son visage… Il n’ose le regarder trop longtemps car il craint d’attirer son attention. Elle paraît lasse et il voudrait aller à sa rencontre, l’aider à porter ses sacs. Le désir est tel qu’il s’accompagne de vagues nausées. Puis tout cela appartient au passé car Ariana a viré dans la petite entrée de l’étroite maison bancale.
L’ado lorgne Georgios qui règle l’eau minérale, une bouteille qu’il a machinalement fait tourner dans ses mains pour se donner une contenance. Puis il prend conscience que des larmes gouttent sur ses revers.
Le Riva fend en grondant les vagues noires, il rebondit et soulève des gerbes d’écume chaque fois qu’il claque dans un creux. Nuit profonde, eau sombre, machine rapide. Ayse se dresse dans le cockpit, calée contre l’encadrement de cuivre du pare-brise, rendue extatique par les ronronnements du moteur, les embruns qui atteignent son visage et le sel qui laque ses cheveux.
« Pouvez-vous aller plus vite ? »
Le pilote le confirme de la tête et met les gaz. L’ordinateur de bord synchronise les moteurs et la vedette se cabre plus encore. L’accélération est immédiate et foudroyante. Ayse imagine qu’ils laissent derrière eux deux sillages radioactifs. Clarté. C’est une nuit éblouissante. Sous le halo de la voûte céleste la ville se déploie de chaque côté comme des ailes de lumières, des superpositions d’alignements, strate après strate, successions de collines, feux individuels qui se fondent, un niveau après l’autre, en halos et scintillements. Ayse regarde par-dessus son épaule. Assis au milieu de la banquette arrière, Adnan a écarté les bras sur le dossier en une pose qui se veut nonchalante, alors qu’Ayse sait que ses doigts sont crispés sur la garniture de cuir.
Je t’aime, Adnan, pense-t-elle. Cette nuit radieuse. Tu as été audacieux et brillant, fascinant et magnifique… tout ce que j’ai toujours apprécié en toi.
« Laissez-moi piloter. »
L’homme fronce les sourcils.
« J’en ai l’habitude. »
N’est-elle pas la fille d’un officier de marine ? Son père lui a appris à diriger une vedette au cours de ces week-ends d’été où la ville devenait étouffante et qu’ils prenaient la D100 avec armes et bagages pour gagner leur résidence estivale de Silivri, au bord de la mer de Marmara. Ayse retrouve les odeurs des étés de son enfance dès que ses mains se referment sur les manettes des gaz : allume-barbecue, poussière salée et lotion après-soleil. Ils avaient un vieux bateau en fibre de verre à deux moteurs hors-bord privé de classe, rien de comparable à ce bijou en bois, fibre de carbone et moteurs dévoreurs de carbone, mais le capitaine Erkoç lui a appris à le dresser hors des flots. Ayse déconnecte la synchro automatique et pousse les poignées vers l’avant. Elle accorde le régime des moteurs sur le rythme de son corps. Tout n’est que vibrations. L’engin bondit. La fusion est à couper le souffle. Ayse secoue la tête, ses cheveux, les larmes dues à la vitesse qui glissent au coin de ses yeux. Elle fait suivre à la vedette emballée et bondissante une longue courbe autour de la pointe de Sarayburnu et son drapeau turc démesuré qu’éclairent des projecteurs orientés avec soin. La Corne d’Or s’ouvre devant elle ; les collines d’Istanbul, tapissées d’or, descendent de chaque côté. Voilà comment il convient de pénétrer dans la reine des cités. Elle jette un autre coup d’œil à Adnan. Elle l’a terrifié, mais aussi excité. Quoi, trader ? Ne suis-je pas bandante ?
Elle file entre les ferries et les navires de plaisance amarrés à Karaköy comme des murs de lumières puis redescend dans les flots, redevenue une simple mortelle. Elle amène en douceur le Riva vers son anneau, effleurant à pleine les pneus des défenses. Les moteurs gargouillent et se taisent, les flots redeviennent silencieux.
« Qui vous a appris à piloter comme ça ? » demande le pilote en lui donnant galamment la main pour l’aider à descendre.
« Mon père était capitaine de contre-torpilleur. »
L’homme la salue. De retour sur le plancher des vaches, Adnan retrouve son statut de héros. Il redresse sa veste, tire ses manchettes. Puis il pivote pour prendre Ayse dans ses bras, la soulever et la serrer contre lui, alors que les hauts talons raclent le béton et que leurs visages sont à portée d’haleine, de baiser.
« Je l’ai fait ! » rugit-il. Et Ayse sent l’odeur du vin qu’il a bu. « J’ai réussi, bordel ! » Il la fait tourner et, entre ses bras, Ayse voit les bateaux, les bus, les calèches et les minarets se brouiller. « Viens ! » ajoute Adnan en la laissant glisser vers le sol.
Mais il a gardé sa main dans la sienne et il s’élance au milieu des promeneurs nocturnes, entre les bâches sur lesquelles s’étalent des objets d’origine douteuse, pour s’engager dans la circulation et esquiver, danser et stopper camions et cars de touristes avec la main levée et la grâce des amoureux. Un tram les charge. Ayse crie, mais Adnan l’écarte de la trajectoire du tueur mécanique, slalome entre les scooters et les Volkswagen, plonge dans les ruelles séparant les échoppes adossées à la Nouvelle mosquée. Là, dans le renfoncement d’une porte, contre un rideau métallique peint en rouge que festonne une branche de glycine urbaine, Adnan l’attire contre lui. Elle le percute, une déclaration de guerre autant que d’amour, afin qu’il sente la puissance de son ventre, la force et la perfection de ses cuisses. Plus haut dans le passage, un jeunot en blouson d’aviateur se moque d’eux. Adnan beugle un rire paillard et entraîne Ayse dans les profondeurs de Sultanahmet. Ce n’est pas une cité favorable aux amants, cette vieille capitale ottomane.
Sur Hoca Pasa Sok, derrière une petite mosquée de quartier, elle le repousse dans l’embrasure d’une porte. Elle déboutonne son plus beau pantalon, celui qu’il met pour aller traiter les affaires importantes, avant de refermer sa main sur son sexe… gorgé de sang mais pas aussi rigide qu’elle le souhaiterait. Elle vient de décider de la suite quand quelqu’un fait la lumière derrière la grille qui surplombe la porte située de l’autre côté de la ruelle. Ayse laisse échapper un petit cri, rit et détale dans le labyrinthe de ruelles pavées qui montent vers Cagaloglu. Loin des artères principales, Sultanahmet est désert. Les façades aux rideaux baissés des boutiques irradient des souvenirs de la chaleur du jour. Ayse s’arrête au milieu d’une montée abrupte surplombée de branches d’amandiers poussiéreuses pour enjamber sa petite culotte. Adnan la rattrape, subtilise le triangle arachnéen et le colle à son visage.