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« Voilà ce que j’appelle un bouquet divin. Un cru exceptionnel. »

Ayse récupère son slip, le fourre dans la bouche d’Adnan et est secouée par des rires hystériques en le voyant mâchonner le tissu avec des grondements de monstre hollywoodien. Une femme en tenue traditionnelle qui regagne son domicile à cette heure tardive traverse l’extrémité du passage. Elle s’arrête pour regarder Adnan et la culotte qui pend de sa bouche.

« Wouuuuh ! » rugit-il.

Il agite les mains et la femme prend la fuite, en s’emmitouflant dans sa djellaba pour se protéger de l’immoralité nocturne. Ayse et Adnan ont des crampes dues à leurs fous rires, lorsqu’ils pénètrent en titubant dans l’ascenseur du parking. La jupe d’Ayse est remontée autour de sa taille, et elle a refermé ses jambes autour des hanches d’Adnan et calé son dos contre le bouton d’appel d’urgence quand la cabine s’arrête en tintant au troisième niveau et que la porte s’ouvre sur un individu au teint maladif, au costume mal taillé et à la coupe de cheveux laissant à désirer. Il cille. Sa petite bouche reste ouverte.

« On monte ! » annonce Adnan. Adnan et Ayse sortent de la cabine et prennent place dans l’Audi. C’est le seul véhicule encore présent à ce niveau. « Deux millions d’euros ! » s’exclame Adnan. Les piliers écornés et le béton ciré par les pneumatiques lui renvoient en écho : « Deux millions d’euros ! » Il faudrait être pervers ou insensible à l’esprit maléfique des lieux pour s’envoyer en l’air dans un parking à étages désert. Mais Ayse laisse sa main reposer sur le sexe d’Adnan pendant qu’il descend en troisième les spirales de la rampe de sortie, le volant braqué à fond. Les pneumatiques crissent des protestations, les spectres des niveaux défilent. Il suffirait qu’il y ait une flaque d’huile pour qu’on y reste, se dit Ayse. Mais c’est impossible. Pas ce soir !

Dehors, de retour dans les rues, Adnan enclenche le pilote automatique. Ayse se rapproche en se tortillant pour écarter les cuisses, s’ouvrir à ses caresses. Elle le masturbe doucement, plus une simple excitation qu’autre chose, pendant qu’ils se faufilent entre les dolmus qui font la navette sur la 01. Ils approchent du pont lorsqu’elle sent le pouce d’Adnan s’éloigner de son clitoris. Le pilote auto se désenclenche. Le turbo hennit comme un cheval sauvage. L’accélération repousse Ayse dans les profondeurs du siège. Cette voiture est riche en sensations. Le pont qui les conduit en Asie est un arc de lumière. Loin au-dessus des flots noirs, entre deux continents. Il y a des navires, en contrebas. Des drapeaux turcs nimbés de lumière se dressent comme autant de balises le long des collines de la berge orientale. Lunes et étoiles, qui pendent mollement. La nuit n’offre aucun répit à la chaleur. Là en bas, là où les flots sombres rejoignent la rive lumineuse, se trouve le yali que convoite Adnan. Ton affaire nous permettra de l’acheter, mais la mienne nous donnera accès au yali de tes rêves, celui qui est situé derrière moi, du côté de l’Europe.

Elle fume. La circulation ne s’interrompt jamais. L’Audi double un camion après l’autre en remontant dans la gueule de la grande Istanbul. Ayse se tourne sur le côté pour regarder au-delà de la glace le défilé indistinct de magasins et de logements à loyer modéré. Elle entrouvre les lèvres pour articuler une syllabe, et la fumée coule de sa bouche comme de l’eau. Des minarets élancés, des petites coupoles argentées, des mosquées saoudiennes également à bas prix, étrangères et indifférentes. De jeunes oisifs qui traînent. En jogging. Trois véhicules de patrouille. La police a arrêté un camion transportant des Arméniens, et les types aux joues assombries par une barbe naissante et aux tenues couleur boue qui se redressent avec nervosité viennent de bien plus loin.

Adnan et Ayse sont apparemment les seuls que consume la passion dans tout Ferhatpasa, alors qu’ils traversent l’étendue de béton encore chaud qui sépare le garage du vestibule. Vedette, calèche, panorama miroitant d’une nuit illuminée, beaux atours, hauts talons et plusieurs millions d’euros : Ferhatpasa ne peut y croire. Ce qu’Ayse ressent est toujours aussi pressant, le désir que lui inspire Adnan n’a pas décru. Il a envie d’elle, lui aussi, mais Ferhatpasa est tellement terne et sec qu’il a tôt fait d’absorber tout cela.

Adnan détend ses jambes pour se débarrasser de ses chaussures dans l’entrée, puis il disperse veste, cravate, chemise sur le sol du séjour. Un homme devrait se dévêtir en débutant sous la ceinture. Elle n’a jamais pu le lui enseigner, à ce plagiste de Kas.

« Une minute. Ne débande pas. Je compte te baiser jusqu’à ce que tes couilles soient aussi ratatinées que des abricots secs. »

Un pipi rapide. Le corps a ses besoins. Le temps qu’elle se sente propre, douce et dépouillée de tout à l’exception des bas et des talons aiguille qu’il aime tant, il s’est affalé sur le ventre, les bras en croix, et il ronfle.

Mercredi

5

Sur la place Adem Dede, tous manient depuis les premières lueurs du jour des balais et des seaux, des tuyaux d’arrosage et des brosses, des détergents universels et des décapants à peinture. Juchés sur des échelles, penchés sur les balcons, dressés sur des chaises, ils utilisent des brosses à dents pour décaper avec minutie les détails des portes sculptées ou s’étirent au-dessus des toits des voitures pour tamponner méticuleusement les taches orange avec du rénovateur. Manches et jambes de pantalon remontées de façon impudique en raison de la chaleur et des efforts réclamés, Hafize lave les degrés de l’entrée et récure la façade en bois de la galerie Erkoç pour faire disparaître les pointillés des volutes florales. Mme Durukan s’étire à l’extérieur du paravent du balcon pour arroser généreusement le mur extérieur de son appartement et apostropher les passants mécontents de recevoir une douche, comme s’ils étaient les responsables de tout ceci. Le volet roulant de la boutique de Kenan l’a protégé contre le plus gros de l’attaque des bots marqueurs mais même la Géorgienne impudique est à genoux sur son balcon, les cheveux ramenés en arrière par un foulard. Une trêve a été signée entre Bülent et Aykut qui nettoient chaises, tables et vitrines éclaboussées avec des tampons à récurer. Des ruisselets d’eau orangée traversent la place, fusionnent, s’engouffrent dans les bouches d’égout et les failles invisibles séparant les pavés, forment des cascades sur les marches de la ruelle des Teinturiers. Un scanner de fréquences de la police eût permis d’obtenir un plan des cours d’eau souterrains d’Eskiköy, se dit Georgios Ferentinou assis à sa table habituelle – qui vient d’être nettoyée – devant la çayhane de Bülent. Un autre plan d’une Istanbul secrète. Toute sa partie de la maison des derviches reste piquetée, mais il laisse à la première averse le soin d’emporter la teinture.