« J’envisage de porter plainte », déclare Bülent qui essore son balai à franges puis vide un autre seau dans le caniveau.
« Contre la police ? Ce sera une perte de temps, rétorque Lefteres.
— Non, contre lui. »
Bülent a incliné la tête vers Günesli Sok et la meyhane d’Aykut. Les vieux Grecs en restent muets de gêne.
« Tu ne vas tout de même pas ouvrir les hostilités ? lance Lefteres.
— Eh bien, quelqu’un les a déjà ouvertes, que ça nous plaise ou non », déclare le père Ioannis. C’est un personnage imposant, avec sa barbe et sa longue robe noire. Il est encore plus taciturne et sombre que de coutume et Georgios remarque que ses mains s’affairent à nouer et dénouer sa cordelette à prières. « Ils s’en sont pris à l’église, la nuit dernière. Avec des bombes de peinture. Allah est grand. Les infidèles brûleront. Grecs pédophiles !
— En avez-vous touché deux mots à Hüseyin Yasayan ? »
Hüseyin est l’imam de la petite mosquée des tulipes et un historien amateur éclairé de Beyoglu et sa population. Georgios a fréquemment puisé dans ses vastes connaissances communautaires pour dresser ses plans d’un Istanbul alternatif.
« Je l’ai joint. Il ne peut pas faire grand-chose contre Hizir.
— Le Saint vert en personne ? Nous avons un sérieux problème.
— Hüseyin parlera des rapports entre nos communautés lors des prières du vendredi, mais ses fidèles ne sont pas en cause. C’est ce mouvement spontané, ce tarikat populaire. Dieu nous protège des jeunes exaltés. Il les redoute autant que nous. Il devrait signaler ce genre d’incidents au ministère des Affaires religieuses, mais s’il le fait la mosquée des tulipes s’envolera en fumée juste après Saint-Panteleimon. Tout ça finira mal.
— Vous savez, déclare Lefteres en touillant son thé. Je pense en fin de compte accepter cette commande.
— Le pamphlet ?
— Contre cette femme. » Il désigne de la tête la Géorgienne qui a interrompu ses activités le temps d’essuyer son front.
« N’as-tu pas dit que tu devais t’assurer qu’il s’agissait d’une juste cause et d’un besoin social évident ? rappelle Bülent.
— Je peux faire abstraction du bien-fondé si l’utilité est indéniable, rétorque Lefteres. Et dans ces circonstances, elle ne pourrait l’être plus.
— Alors, que Dieu protège cette femme », murmure le père Ioannis.
Tous autour de la table sont conscients que leur minorité veut en montrer une autre du doigt afin d’indiquer dans quel camp elle se place.
« Je prépare un nouveau pari, annonce Georgios Ferentinou pour rompre le silence pesant. Celui d’une attaque terroriste – réussie ou déjouée – impliquant l’utilisation du gaz au cours des dix jours à venir.
— Je suis preneur, lance Bülent. C’est ça, le sujet de vos réunions ?
— Ils ont des informations. C’est très intéressant. Un ensemble d’experts dans divers domaines. Je me suis retrouvé à côté d’un zoologue qui étudie les méthodes qu’emploient les oiseaux pour informer presque instantanément leurs congénères d’un danger. Vous ne trouvez pas ça fascinant ? Les terroristes peuvent-ils échanger ainsi des signaux ? Il faudrait réussir à décrypter ce langage. Il y a aussi Selma Özgün, une psychogéographe. Elle s’intéresse à la façon dont l’architecture de tel ou tel quartier a – au fil des siècles – influencé mentalement et socialement ses habitants. Je comprends en quoi cela peut fournir des indices sur les lieux où des terroristes porteront de préférence leurs coups, et aussi où ils peuvent se cacher et se réunir. Il y a des constantes, en ces domaines. Ils ont même recruté notre seul et unique écrivain de science-fiction. C’est ma foi assez habile.
— La grande crainte, c’est qu’ils fassent exploser un de ces énormes méthaniers qui empruntent le Bosphore, intervient Bülent. J’ai vu ça à la télévision. Istanbul est tout particulièrement vulnérable : les collines qui bordent le détroit contiendront l’onde de choc qui pourrait atteindre par endroits une intensité équivalente à celle d’Hiroshima.
— Puisse Dieu vous pardonner de vous intéresser à de pareils sujets, murmure le père Ioannis.
— Eh bien, on regarde souvent Discovery Asia quand on a un enfant de trois ans, rétorque Bülent. Je ne m’en plains pas, j’ai appris énormément de choses.
— Je crois que c’est ce que redoute Ogün Saltuk, déclare Georgios.
— Ogün Saltuk ? N’est-ce pas l’individu…, commence Constantin.
— C’est bien lui », confirme Georgios.
Constantin fronce les sourcils et se concentre sur la petite cuiller qu’il fait tourner, comme si c’était l’axe d’Istanbul.
« Cet homme dont tu disais qu’il ne ferait jamais une véritable carrière académique, qu’il n’avait aucune pensée originale.
— J’ai dit bien pire sur lui, et je soutiens toujours que c’est un fieffé imbécile doublé d’un plagiaire éhonté. Mais tout ceci m’intéresse. Je veux assister à la suite.
— Tu ne crois donc pas à cette histoire de méthanier ? s’enquiert Bülent.
— C’est trop évident.
— Dix contre un qu’Ogün Saltuk avance cette possibilité, lance Constantin.
— Et toi, qu’en penses-tu ? ajoute Bülent.
— Je ne sais pas. Je perçois quelque chose, des forces en mouvement, des déplacements que je ne peux pas voir mais sentir.
— Tu finiras par voir des djinns, se moque Lefteres. Hé ! Ça pourrait être ça, non ?
— Eh bien, je suis prêt à miser quelque chose sur l’utilisation du gaz, décide Bülent. Je ne me suis encore jamais trompé. »
Lefteres se lève, avec difficulté.
« Je vous laisse, messieurs. J’ai un pamphlet à écrire. »
Le suivant à quitter la table est le père Ioannis.
« Je sais qu’il n’a pas la possibilité d’y changer quoi que ce soit, mais je vais malgré tout aller en toucher deux mots à Hüseyin. Et, pour ceux que ça intéresserait, sachez que je compte dire les vêpres, ce soir. »
Ne restent que Georgios et Constantin qui apprécient le brusque silence comme seuls des hommes en sont capables, sans éprouver le besoin de le combler avec des mots. L’Égyptien allume une cigarette et se tasse sur son siège, avec une sérénité inhabituelle. Il libère un fin ruban de fumée dans l’air chaud. Autour d’eux les lessivages, frottages et récurages de la place Adem Dede incombent aux diverses personnes concernées, mais toutes ont simultanément décidé d’interrompre leurs activités. Il fait trop chaud pour travailler.
Georgios considère son ami. Cynique, manipulateur, médisant comme une veuve et vindicatif au moindre tort subi, un homme aux motivations opaques et au cœur inaccessible, Constantin n’est pas un individu que Georgios se choisirait pour ami. Originaire d’Alexandrie, il prétend que sa famille est aussi ancienne que le nom de la ville du Delta, qu’ils sont des fils et des filles d’Alexandre. Il parle sept langues, dont le grec classique, a étudié cinq religions sans adhérer à aucune et a fréquenté trois universités dans les capitales de trois anciens empires. Nationalisme puis Islam, deux inventions du XXe siècle, ont balayé en Égypte trois millénaires d’hellénisme, en premier lieu au Caire qui a toujours été un creuset politique. Mais Alexandrie, ville cosmopolite sur le déclin, ne pouvait rester à l’écart des forces en expansion dans la totalité du monde islamique. Le gouvernement ayant décidé d’abattre tous les porcs du pays afin d’éliminer les vecteurs potentiels du virus H1N1 de la grippe porcine, la population voulut étendre ces mesures à leurs propriétaires, autrement dit les non-musulmans. À Alexandrie, où les coptes étaient toujours nombreux, ce fut la petite communauté grecque qui fit les frais de ce qui reçut le nom d’Émeutes des Cochons. En dix jours, tous les Grecs furent éliminés. Constantin avait vu les flammes s’élever du dôme défoncé de Saint-Athanasios, lorsqu’il prit finalement l’avion pour fuir le pays. Il possédait encore dans cette ville quelques biens qu’il gérait par l’entremise de sociétés fictives, encaissant leurs loyers grâce à quelques intermédiaires et fonctionnaires corrompus ; de quoi lui permettre de vivoter à Istanbul. D’une communauté grecque agonisante à la suivante. Déclin : le lent repli sur soi du monde, le hüzün, ce sens typiquement stambouliote de nostalgie mélancolique.